A l'aube du vingtième siècle, naissent en Italie, le même jour,
deux enfants. Le premier, Olmo Dalco (Roberto Maccanti) est le
petit-fils bâtard d'un ouvrier agricole, Leo Dalco (Sterling Hayden).
Le second, Alfredo Berlinghieri (Paolo Pavesi), est le petit-fils de
l'employeur de Leo, un riche propriétaire, nommé, lui aussi, Alfredo
(Burt Lancaster). Les deux enfants grandissent côte à côte. Lorsque
le vieil Alfredo se suicide, son fils Giovanni (Romolo Valli) fabrique
un faux testament le rendant propriétaire des terres, au détriment
de son frère Ottavio (Werner Bruhns), qui parcourt le monde. Mais les
grèves commencent à se manifester dans le monde des ouvriers...
Cette gigantesque fresque historico-socialo-psychologique, parfois
écourtée pour diverses raisons (la durée la rapproche davantage
d'un téléfilm à épisodes que d'une oeuvre de cinéma, et certaines
séquences sont d'une crudité rare pour l'époque), constitue une
sorte de pendant au récent et merveilleux "Nos
meilleures années". Tandis que l'histoire contée par Marco
Tullio Giordana couvre la période sombre des années 60-70 avec les
sanglantes exactions des "Brigades rouges", celle qui est
décrite par Bertolucci se consacre aux premières décennies, non
moins sombres, qui vont de la première guerre mondiale à la seconde.
Dans les deux cas, c'est en suivant l'évolution de deux frères (ici,
en l'occurrence, ce sont des faux frères, puisqu'ils naissent le
même jour, dans le même lieu, mais aux deux extrémités de la
société), que les réalisateurs explorent les mutations profondes
qui secouent la société italienne et l'équilibre mondial.
Si "Nos meilleures années"
attire immédiatement la sympathie et dégage un magnétisme
envoûtant, il n'en est pas de même pour le film de Bertolucci. Les
impressions ressenties, les réactions générées, sont pour le moins
composites. L'abîme qui se creuse progressivement entre les
différentes classes sociales, le crépuscule d'un monde
inéluctablement condamné (Burt Lancaster crée un lien mélancolique
avec son personnage aristocratique du "Guépard"),
la montée du communisme et du fascisme, toutes ces facettes sont
dessinées avec une originalité et, parfois, une intensité efficaces. Pourtant, si certaines
scènes témoignent d'une inspiration exaltée (les ouvrières
agricoles refusant de plier devant les soldats, et se couchant sur le
sol devant les chevaux, l'enterrement des vieillards brûlés
dans l'incendie de la "Maison du Peuple"), d'autres sont en
revanche beaucoup moins convaincantes. Soit par leur longueur, soit
par leur nécessité difficile à percevoir (la tuerie du cochon, la
saoulerie d'Ada dans le bistrot), soit par une construction
qui ressemble ponctuellement à une spontanéité artificiellement
fabriquée (l'interminable "procès" fait au
"patron" Berlinghieri à la Libération).
Bertolucci a toujours été un adepte de la lenteur. Mais
celle-ci peut se révéler habitée. C'est le cas dans "Mort
à Venise". Il n'en est pas toujours de même,
(c'est un euphémisme), chez l'auteur du "Dernier
Tango à Paris". ( Impression personnelle et subjective, bien
sûr ! ). Exemple extrême, dans le cas présent :
l'interminable (20') séquence de bal dans la grange. Si son utilité
dramatique est plus que discutable, l'irritation qu'elle génère (en
particulier à cause de Dominique Sanda, dont la préciosité de ton,
le maniérisme frisent constamment l'insupportable), est tout à fait
palpable.
A côté de ces passages exaspérants, surgissent quelques moments
envoûtants, des personnages attachants ou saisissants. Le Leo d'un
Sterling Hayden ("Johnny Guitar") vieillissant ; l'Alfredo
de Burt Lancaster, simulant avec son petit-fils des séances de tir
sur ses parents ; et surtout l'Attila de Donald Sutherland, figure
monstrueuse d'un fasciste psychopathe.
Bilan très mitigé, certes, d'autant plus que l'inspiration a souvent
le souffle court. Mais, au final, une fresque qui a l'intérêt de laisser très rarement indifférent.