L'aube de la vie consciente. Les singes règnent sur terre. Un jour,
apparaît une sorte de parallélépipède noir qui émet une vibration
puissante. Quelques dizaines de milliers d'années plus tard, en 2001,
une mission spatiale dirigée par le docteur Haywood R. Floyd (William
Sylvester) est missionnée pour se rendre près du même volume,
découvert enfoui sous douze mètres, à la surface de la lune. Lorsque
les cosmonautes s'approchent de l'objet, il émet le même son strident.
Dix-huit mois plus tard, une autre mission, "Discovery one" se
rend aux abords de Jupiter, planète vers laquelle le son a été
envoyé. A son bord, trois savants congelés, un pilote, Dave Bowman
(Keir Dullea) et l'ordinateur dernier cri, Hal 9000. En cours de route,
Hal signale une panne...
Il y a certains films et certains réalisateurs qui, pour des raisons
parfois mystérieuses pour le commun des cinéphiles basiques,
bénéficient d'une aura positive incompréhensible. "2001,
odyssée de l'espace" en fait partie. Sans vouloir jouer les
"mesureurs" poétiques que fustige le professeur Keating au
début du "Cercle
des poètes disparus", essayons de
nous pencher sur cette oeuvre mythique de Stanley Kubrick, sans a
priori.
Dans toute perception d'une création artistique, il y a l'objectif et
le subjectif. Parfois entremêlés. Qu'en est-il ici ? Nous avons devant
les yeux une énigme. Personne ne le nie. A partir d'un fait
mystérieux, cette apparition d'un objet vibrant au milieu du règne
animal, le réalisateur nous enfonce durant cent quarante minutes dans
une odyssée qui mène à un mystère plus impénétrable encore. C'est
d'ailleurs cela qui a grandement contribué à l'aura enthousiaste qui
entoure le film depuis 36 ans . Quelle est la signification de cette fin
pour le moins déconcertante ? Y en a-t-il d'ailleurs une ? Dans
l'ouvrage passionnant du professeur Régis Dutheil ("L'homme
superlumineux"), est mentionée cette énigme cinématographique et
son rapport possible avec l'hypothèse physique d'une
"matrice" hyper-lumineuse qui serait à l'origine de notre
univers. C'est un livre à découvrir absolument pour ceux qui
s'intéressent à la création du monde. Mais fermons la parenthèse.
A la limite, peu importe ce que Stanley Kubrick a voulu transmettre,
puisque lui seul aurait été capable de le dire. Examinons simplement
le véhicule qu'il a utilisé. Objectivement d'abord. Nous sommes en
1968. Cela se voit, c'est le moins que l'on puisse dire ! Durant toute
la première partie, nous avons droit à un étalage kitsch
"années 60" des plus réjouissants : les "casques"
des femmes sont hilarants et le design de l'intérieur de la station
spatiale ressemble à celui d'un TGV ascétique. Le moins que l'on
puisse redire est que, ( à mon sens ! ), l'esthétique a
particulièrement mal vieilli ! Ce qui, soit dit entre parenthèses, est
aussi le cas dramatique d' "Orange mécanique". Passons à la
seconde mission, "discovery one". Le style change quelque peu
et se rapproche de ce qui est présent à notre connaissance
aujourd'hui. Alors intervient ce mystérieux "Hal",
l'ordinateur infaillible. Bien déconcertant également, ce condensé de
technologie qui discute de ses états d'âme avec Dave, semble vouloir
préserver un mystère très mystérieux et profère des pensées
proches du grotesque en se faisant déconnecter... Une énigme de
plus...
Puis viennent cette longue, longue série d'images abstraites qui
ouvrent pour le spectateur la porte de... de quoi, au fait ? d'une
incursion subliminale dans une dimension différente ? C'est possible.
Dans l'œuf cosmique ? Pourquoi pas... En tout cas, dans le monde
autiste du réalisateur, cela c'est sûr ! Ce qui ne l'est pas moins,
c'est que les cent trente minutes nécessaires à cette arrivée ont
paru bien longues ! Même si, par moments, elles conjuguent, avec
génie, la beauté esthétique et l'harmonie musicale. Superbes photos
lunaires, compositions spatiales magiques, bercement intemporel d'un
vaisseau spatial sur une musique de Johann Strauss, cette ouverture
monumentale sur le "Ainsi parlait Zarathoustra" de Richard
Strauss... C'est indéniablement majestueux. Cette inspiration
symbolique : l'os envoyé dans l'air par le singe se transformant en
vaisseau spatial : c'est assez génial, il faut en convenir. Mais ce ne
sont que de rares instants illuminés dans un tissu d'ennui.
Après plusieurs visions de cette oeuvre, le sentiment que j'éprouve
est toujours aussi ambigu : s'agit-il d'une vision mystique inspirée
mais hermétique à celui qui ne la vit pas, ou simplement d'un brassage
de vent réalisé avec beaucoup d'esthétisme et une bonne dose de
roublardise ? Tout cet ensemble ressemble cependant à une énorme
baudruche, que l'on peut remplir à volonté de nos propres
inspirations. Mais cela reste tout de même, pour moi, malgré sa
beauté plastique, un monument de vide émotionnel... cosmique...
Bernard
Sellier