Les destins de trois familles s'entrecroisent. Paul Rivers (Sean Penn)
vit avec Mary (Charlotte Gainsbourg). Tous deux sont malades. Lui
souffre d'une atteinte cardiaque gravissime et doit subir une
transplantation dans les plus brefs délais. Elle est obsédée par le
désir d'avoir un enfant, mais un avortement passé a provoqué un
bouchage des trompes. L'insémination artificielle est la seule
solution. Cristina Peck (Naomi Watts) mène une vie paisible avec son
mari Michael (Danny Huston) et ses deux filles jusqu'à ce qu'un
accident bouleverse sa vie. Jack Jordan (Benicio del Toro) est un
ancien taulard qui, depuis sa sortie de prison, a trouvé une foi
apaisante dans la religion...
Dire que l'on ressort laminé de la vision de ce film est une bien
faible expression. Pour de multiples raisons qui tiennent tout autant
au fond qu'à la forme. Alejandro González Iñárritu avait déjà utilisé
la technique du découpage narratif en pièces de puzzle à l'assemblage
séquentiel déconcertant, dans son remarquable "Amours chiennes". Il
pousse ici le procédé dans ses derniers (?) retranchements, atteignant
un paroxysme qu'il semble difficile de dépasser. Ce faisant, il prend
la gros risque (mais n'est-ce pas dans celui-ci que le créateur atteint
son apothéose inventive ?) de provoquer chez le spectateur une
oscillation permanente, dangereuse, entre deux extrêmes : le "marre de
cette connerie qui me prend la tête", avec jet d'éponge à la trentième
minute ; ou bien, au contraire, la suspension haletante dans l'attente
fiévreuse du tableau final, révélé dans toute son intégrité simple et
tragique. L'instant ultime où la vision globale, unifiée, relie les
fils ténus d'instants déconcertants, d'images brisées, de secondes non
signifiantes dans leur immédiateté, d'actes sans logique apparente qui,
tels les morceaux épars, incomplets, insignifiants d'instruments
divers, se fondent dans une symphonie de vies multiples entremêlées.
Lorsque la réussite de cette gageure est au rendez-vous, ce qui, à mon
sens, est totalement le cas ici, l'impact émotionnel de l'histoire est
centuplé. L'impossibilité qu'éprouve le mental de relier logiquement
une mosaïque de scènes individuellement très fortes, provoque une
tension intérieure constante et un violent désir de s'impliquer dans ce
mystère pour connaître la résolution de l'énigme. L'ego rationnel du
spectateur et de tout humain normalement constitué, ne déteste rien
autant que la défaite devant une création, humaine ou divine, subie
sans contrôle de sa part. Centuplé également, parce que, contrairement
à une construction linéaire dans laquelle on part d'un point bas pour
suivre un crescendo aboutissant, en théorie, à un sommet tragique, nous
sommes confrontés ici à une forme d'hologramme visuel. Chaque parcelle
du drame total contient l'intensité de celui-ci. Nous n'allons pas de 0
à 100. Nous sommes en permanence dans des visions fragmentées du 100 !
Sous le couvert d'une histoire banale où s'entremêlent la vie, l'amour,
la mort, le réalisateur brasse d'innombrables thèmes : la difficulté de
communiquer, la culpabilité, la foi, la rédemption, l'abandon, la quête
de l'identité, la renaissance. Il en pétrit ses personnages, les
malaxe, les triture, leur fait exprimer la quintessence du tréfonds de
leur âme à travers des scènes courtes, hachées, disséquées, où
l'essentiel seul a droit de cité. Sa façon de filmer sous une forme
brute, mal léchée, avec ce que cela sous-entend d'approximation
visuelle et de spontanéité sauvage, dans une image souvent granuleuse
qui n'est d'ailleurs aucunement gênante, tant le fonds balaie cet
aspect secondaire de la forme, renforce encore si besoin était l'impact
émotionnel, gommant tout ce que la tragédie pourrait avoir de lisse, de
formaté, d'artificiel.
Iñárritu joue avec maestria sur les contrastes, la coexistence
temporelle des contraires, la juxtaposition de moments décalcomanies
vécus de manière discordante par des individualités confrontées à des
situations opposées.
L'excès ne laisse jamais indifférent et ces choix ne seront pas du goût
de tout le monde. Les extrêmes divisent. Parfois ce sont des
commentaires enthousiastes (ceux de Jean Pierre Dufreigne dans
"l'Express" ou de Olivier de Bruyn dans "Première" ou carrément une
descente en flammes comme Jean-Philippe Tessé en a le secret (dans "Chronic Art").
Pour le spectateur qui a la capacité et la volonté d'accepter
l'envoûtement de cette oeuvre, de multiples visions sont indispensables
et ne sauraient d'ailleurs épuiser sa richesse extrême. Les acteurs
entrent avec une intensité charnelle fiévreuse, intense, tumultueuse
dans ce monde destructuré. Sean Penn prouve une fois de plus, si besoin
était après l'extraordinaire "Mystic
River", qu'il est actuellement l'un des acteurs les plus
intensément expressifs qui soient. Mais Naomi Watts et Benicio del Toro
livrent également deux incarnations majeures inoubliables.
Sublime et déchirant.