Zorg (Jean-Hugues Anglade) vit près de Gruissan avec Betty (Béatrice
Dalle), rencontrée une semaine plus tôt. Ils est dépanneur. A la
suite d'une altercation violente avec son propriétaire, les deux jeunes
gens gagnent la banlieue parisienne. Ils logent dans un petit hôtel
abandonné, au bord de la Marne, qui appartient à une amie, Lisa
(Consuelo de Haviland). Betty s'est mis en tête d'envoyer à tous les
éditeurs un manuscrit, écrit jadis par Zorg, qu'elle a tapé
intégralement, certaine qu'il s'agit d'une oeuvre géniale. Mais les
réponses positives tardent à arriver ! Lisa, veuve depuis quelques
années, rencontre le propriétaire d'une pizzeria, Eddy (Gérard
Darmon). Il apprend un jour le décès de sa mère, qui tenait, à
Marvejols, un magasin de pianos. Ses amis l'accompagnent à
l'enterrement. Il propose à Zorg de tenir la boutique avec Betty...
Jean-Jacques Beineix semble fonctionner à contre-courant. Son dernier
film, "Mortel transfert",
était un OFDI (objet filmique difficilement intégrable) dans lequel il
était bien difficile de trouver quelques atomes d'intérêt. Son
précédent, "I.P.5", tenait du soufflé
mystique refroidi, mais offrait quelques instants de magie. Je n'ai
jamais vu "Roselyne et les lions". Et puis, juste avant,
apparaissait cette merveille qui, à mon sens, n'a pas perdu , en vingt
ans, une once de son charme mélancolique, une étincelle de la passion
désespérée qu'elle irradie dans chaque plan, tout au long de ces
trois heures incandescentes. Mélange unique de rires et de larmes,
conjonction inspirée de spontanéité, de poésie, de sincérité,
équilibre miraculeux entre gravité et légèreté, entre lumière et
obscurité, entre prosaïsme et lyrisme, transcendée par deux acteurs
investis à mille % dans leurs personnages, l'oeuvre est de bout en bout
d'une évidence poignante. La fantaisie qui la parsème, la tragédie
qui pointe à maintes reprises avant l'apocalypse finale, la joie qui
l'émaille (certaines scènes sont hilarantes, à l'image de celle où
Eddy s'habille pour l'enterrement de sa mère avec une cravate noire
décorée d'une blonde nue !), les délires ponctuels, les personnages
lunaires (Vincent Lindon en gendarme tantôt agressif, tantôt
troubadour), s'amalgament avec une harmonie confondante. Le monde dans
lequel évoluent Zorg et Betty tient à la fois de la réalité
quotidienne et de l'imaginaire cosmique. Et, dans le cas présent, ces
deux univers antinomiques semblent se fondre avec grâce, s'épouser
dans une symphonie pathétique.
La personnalité de Betty, tour à tour enfant radieuse, mythomane
inquiétante, dépressive hystérique, écorchée vive, courant sans
cesse après un idéal inatteignable, capable de s'investir corps et
âme pour admirer celui qu'elle idolâtre, se heurtant, telle un
papillon déboussolé, aux murs de la vie terrestre, est de celles qui
marquent l'émotionnel du spectateur de manière indélébile. La
performance de Jean-Hugues Anglade, bien que moins spectaculaire, n'en
est pas moins admirable de justesse inspirée. Chant d'amour intense,
quête de la passion absolue, celle qui accepte l'autre tel qu'il est,
mais aussi, celle qui le projette tel qu'il ne sera jamais, cette
tragédie est gorgée d'une chaleur, d'une tendresse, d'une vie
forcenées. Sans parler de l'atmosphère visuelle (aussi bien que
musicale) envoûtante, aux couleurs finement distillées, qui évolue,
dans un équilibre permanent, entre le monde physique et le pays
imaginaire, de l'autre côté du miroir.
N.B. La version commentée est celle de 3h.