La
terre a subi des cataclysmes qui ont bouleversé sa géographie, son
climat et le mode de vie de ses habitants. Il faut désormais obtenir un
"permis de grossesse" pour avoir un enfant. Martin Swinton (Jake
Thomas), fils de Monica (Frances O'Connor) et de Henry (Sam Robards)
est cryogénisé car les médecins sont impuissants à le guérir. Pour
soulager la souffrance de sa femme, Henry décide un jour d'adopter
David (Haley Joel Osment), un garçonnet de l'âge de leur enfant.
D'abord horrifiée, Monica finit par accepter le "présent" de son mari.
Car David est en réalité un robot de dernière génération, à la
perfection quasiment humaine...
La découverte de "A.I." se fit d'abord par sa bande-annonce, tout au moins l'une
d'elles : là où les réalisateurs assènent le plus souvent un
assourdissant fatras d'images clipesques, dont l'oeil est à peine
capable de distinguer les objets et les personnes, tant le montage
confond modernité branchée et maladie parkinsonienne, Spielberg offrait
une pure merveille de sobriété, d'intelligence et de sensibilité.
Ensuite, ce fut l'entrée dans le monde futuriste visité par Steven le
visionnaire, juste avant l'excellent "Minority
report". Etrange voyage, c'est le moins que l'on puisse
écrire ! Déconcertant, irritant, fascinant... Modèle de nunucherie pour
les uns, merveille d'imaginaire romantique pour les autres... Il est
vrai que le spectateur est confronté à une suite de trois univers
créatifs aussi variés que parfois désarmants.
Tout commence dans un monde, futuriste, certes, mais parfaitement
identifiable par notre sensibilité contemporaine. Une famille normale,
qui tente de survivre au drame qui a frappé leur fils. L'irruption du
personnage de David, pour artificiel qu'il soit en théorie, puis le
retour de Martin, ne font que mettre à nu les douleurs, jalousies,
manipulations, émotions ordinaires, que vivrait, dans les mêmes
circonstances, un enfant adopté. C'est du mélo, diront les
détracteurs. Certes. Mais il est quasiment impossible de ne pas se
laisser capturer par l'émotion de ce mélo, qui, de fait, ferait fondre
le coeur d'un rocher, tant la profondeur du sujet abordé, la
sensibilité de Spielberg, et la personnalité intensément expressive de
Haley Joel Osment (qui semble bien absent des grandes oeuvres récentes
!), se conjuguent à merveille pour mettre à genoux les coeurs les plus
desséchés.
Puis
c'est un changement radical qui nous attend dans la seconde partie. Le
cocon familial s'est désintégré pour se voir remplacé par un
environnement extravagant, sauvage, psychédélique, dans lequel les
robots sont pourchassés par les humains pour devenir les attractions de
jeux du cirque futuristes. Spielberg donne libre cours à son délire
inventif et offre au spectateur quelques séquences mémorables : les
automates déglingués cherchant dans la décharge des pièces susceptibles
de remplacer avantageusement un bras arraché ou un oeil absent ; la
stupéfiante "foire de la chair" ; le décor de "Rouge", la ville de tous
les plaisirs ; ou encore l'antre du Docteur "Sait tout"... Autant de
moments insolites, déconcertants, fascinants, avec un "Gigolo Joe"
(Jude Law) extravagant en pourvoyeur suprême d'amour charnel. Malgré
cette plongée bruyante, agitée, qui tranche totalement avec l'intimisme
de la première partie, Spielberg conserve le cap qu'il a dessiné
initialement : la quête de l'humanisation vraie. Naissance de
l'émotion, de l'attachement, de l'amour, désir d'être unique, se
fondent maintenant avec le pouvoir créateur de l'illusion, de la
mémoire, de la confiance... Enfant jusque dans ses rêves et désirs,
David poursuit l'impossible sans concevoir un instant que sa quête est
utopique.
Arrivé à ce stade d'immersion dans le conte, dans l'irréel absolu, le
spectateur peut, avec raison, s'inquiéter du dénouement qui se prépare.
L'infantilisme intégral noiera-t-il sans rémission l'imaginaire
fiévreux qui, à ce moment, tangue dangereusement sur une corde raide ?
Ce serait méjuger du talent de Spielberg qui, malgré son âme
d'adolescent ébloui par les chimères, est toujours visité par les ailes
du génie. Il résout la quadrature du cercle dans une troisième partie
éthérée, qui marie émotion et science avec une intelligence confondante.
Cela dit, il faut reconnaître que cette oeuvre est exigeante pour être
savourée. Il est nécesssaire d'abandonner à la porte son mental, sa
réflexion, sa conception mature et raisonnable de la réalité perçue. Il
est indispensable de laisser ressurgir l'enfant que nous avons été,
avec son pouvoir créateur illimité, qui donne à l'imaginaire une
actualité physique authentique. Alors, l'identification avec les
composantes psychologiques de David, aussi étrangères soient-elles au
monde sensé de l'adulte, peut se réaliser. Et, dans cette éventualité,
l'oeuvre de Spielberg se révèlera une merveille de sensibilité.