1955. Henry Hill (Christopher Serrone), adolescent fasciné par la vie
facile que mènent les "affranchis" de son quartier, devient le garçon
de courses du puissant Paul Cicero (Paul Sorvino). Son efficacité est
appréciée. Une disaine d'années plus tard, devenu adulte, Henry (Ray
Liotta), flanqué de deux amis fidèles, Jimmy Conway (Robert DeNiro) et
Tommy DeVito (Joe Pesci), multiplie les coups juteux. La puissance du
trio grandit rapidement. Henry rencontre la jolie Karen (Lorraine
Bracco) et l'épouse. Mais toute ascension vertigineuse comporte ses
dangers...
Martin Scorcese et Francis Ford Coppola : même combat ? Oui, si l'on ne
considère que la focalisation narrative sur le monde autarcique de la
Mafia. Cette existence en vase clos, parfaitement hermétique au monde
extérieur des "zéros", si ce n'est pour devenir source de profit, est
ici merveilleusement rendue et viscéralement perceptible. Non seulement
la vie affective, sociale, est circonscrite au groupe des "affranchis",
mais encore les rarissimes étrangers (Karen, en l'occurrence), qui s'y
voient admis, sont comme phagocytés par le fonctionnement interne du
clan, au point de perdre toute prise de conscience objective, de
déplacer leur conception de la normalité dans le nouvel univers
intégré. L'argent, la vie facile, le luxe permanent, sont d'invincibles
modificateurs de terrain ! Mais là s'arrête en fait le parallèle entre
les oeuvres de Coppola, surtout "Le
Parrain" premier du nom, et ce film.
Don Vito Corleone était un criminel, certes, mais avant tout une sorte
de "sage" à sa manière sicilienne. Ses décisions étaient pesées,
pensées, lentement mûries. Cette pondération intérieure, la classe
quasi aristocratique du "Parrain", trouvaient leur reflet dans la mise
en scène du réalisateur. Longues scènes festives, séquences étirées qui
prenaient le temps d'observer les personnages, gestes et paroles
mesurés. L'âge semblait avoir déposé sa chape d'engourdissement, de
réflexion, sur les faits et les êtres. Ce qui n'empêchait pas,
ponctuellement, la violence d'exploser.
Ici, la dominante est tout autre. Nous avons affaire à de jeunes loups,
à une mafia de la rue. Le bouillonnement intérieur, l'excitation
permanente, l'absence de circonspection, la soumission immédiate et
naturelle aux réactions instinctives, sont le pain quotidien du trio.
En harmonie avec cette frénésie juvénile, la mise en scène de Scorcese
se fait énergique, turbulente. Le découpage en scènes courtes, le
survol de personnalités multiples, hautes en couleur, les sauts de puce
entre les différentes étapes majeures du parcours des trois hommes,
outre qu'ils procurent à la narration une vie intense, traduisent avec
évidence la boulimie véhémente qui les agite. Avec une mention toute
particulière, cela va de soi, pour Le Tommy de Joe Pesci, qui n'a pas
volé son Oscar du meilleur second rôle en 1990. Merveilleusement doublé
par son "ombre" habituelle, il compose un psychopathe survolté,
délirant, toujours en déséquilibre sur le fil du rasoir, oscillant sans
cesse entre humour bon enfant décapant et folie meurtrière glacée. Il
colore, à lui seul, toute l'histoire d'un voile sanglant inoubliable. A
ses côtés, Henry et surtout Jimmy semblent presque incarner
l'équilibre. Si le destin construit par eux n'en avait décidé
autrement, ils auraient peut-être pu, dans leur troisième âge, devenir
des Don Vito !
Contrairement à la démesure qu'il manifestera dans "Gangs of New-York",
Scorcese cerne ici ses personnages au plus près, ne composant, même
lors des règlements de compte, que des scènes quasi intimistes. Cette
approche, peu spectaculaire, a l'immense mérite de permettre au
spectateur de vibrer au plus près des événements, des motivations
internes, de l'(in)humanité maladive des individualités. L'intérêt
n'est pas noyé dans les mouvements de foule brillants, ne se dilue pas
dans la richesse d'un décor grandiose. C'est du concentré pur jus,
sauvage, survitaminé, à peine apaisé par les commentaires en voix off
de Henry, le narrateur.
Une exceptionnelle réussite.