Vendredi soir. Comme chaque semaine, le bar du "Père tranquille", perdu
dans un coin désertique de la banlieue, tenu par Henri (Jean-Pierre
Bacri), assisté de son serveur Denis (Jean-Pierre Darroussin), voit la
famille se réunir pour le sempiternel repas dominical. Il y a là
Philippe (Vladimir Yordanoff), le frère "qui a réussi", Yolande
(Catherine Frot), sa femme, Betty (Agnès Jaoui), la soeur rebelle, et
la mère (Claire Maurier). Mais, ce soir-là, trois événements majeurs
viennent perturber l'atmosphère. Arlette, la femme d'Henri, a décidé de
quitter son mari une semaine pour "réfléchir", Yolande fête ses 35 ans,
et Philippe est fort angoissé de sa prestation dans le
journal télévisé régional... Il va y avoir de l'électricité dans la
salle...
Si le terme de "comédie dramatique", souvent appliqué hâtivement à des
oeuvres en demi-teinte, ni franchement drôles, ni réellement tragiques,
retrouve une fois sa signification profonde, c'est bien ici.
En une heure et demie sont concentrés toutes les souffrances, les
non-dits, les désespoirs secrets, les frustrations, les rancoeurs, les
jalousies, qui gangrènent la majorité des relations familiales. Qui
d'entre nous ne ressent aucune résonance avec l'un de ces personnages ?
Que ce soit la mère inconsciente de ses préférences ; le fils,
considéré par tous comme un imbécile, rongé par un sentiment
d'infériorité permanent, qui rumine dans son arrière boutique la
désolation d'une vie ratée ; la fille, inexistante puisque écrasée par
ses deux frères, qui tente d'échapper au néant par une agressivité
anarchique ; le fils déclaré "brillant", totalement
incapable d'assumer sa place de leader familial ; l'épouse frustrée qui
a toujours courbé l'échine devant le mâle commandant...
Et... miracle de l'écriture, du jeu des comédiens, surgit de cet
amoncellement de détresses, de cette noirceur permanente, une drôlerie
qui ne l'est pas moins ! Un rire parfois jaune, certes, mais qui
éclabousse et lave à grande eau nos certitudes et nos sentiments de
supériorité. A travers des répliques acérées, des regards percutants,
des gestes inachevés, des jeux de miroirs, et une justesse
miraculeuse, le spectateur jouit, hilare, de ces rapports pathologiques
qui ont l'immense avantage d'appartenir à d'autres que lui-même. Le
décor, parfaitement hideux et étouffant, reflet de la médiocrité
apparente de ceux qui l'investissent, contribue grandement à
l'établissement d'une atmosphère débilitante, propice à l'étalage des
griefs, des colères, des silences et des coups bas que vont s'échanger
les acteurs pendant cette mémorable soirée. Bacri, Jaoui,
Darroussin, le témoin "sensé", Yordanoff, Maurier, sont, à leur
habitude, excellents. Mais la découverte est évidemment le personnage
lunaire, incarné miraculeusement par une Catherine Frot
divine, grandiose dans l'effacement comme dans les naïvetés
incongrues. De cette dissection à vif de nos incapacités
communicatives et de nos autismes inconscients, n'émerge que bien peu
de lumière, si ce n'est, à l'extrême fin, un vague espoir que,
peut-être, un germe d'humaine compréhension a vu le jour... Mais si
ténu que sa croissance justifie beaucoup d'inquiétudes...
Moins travaillé et profond que le tout récent "Comme une image", le
film est cependant un régal.