323 avant J.C. Le vieux Ptolémée (Anthony
Hopkins) revoit le parcours hors normes d'Alexandre le Grand (Colin
Farrell), qu'il a accompagné durant plusieurs années lors de ses
campagnes. Fils du roi de Macédoine Philippe (Val Kilmer), borgne,
ivrogne, violent, despotique, coureur, Alexandre, enfant (Connor
Paolo), est élevé et choyé par sa mère Olympias (Angelina Jolie), ce
qui n'est guère du goût de son père. Devenu adulte, la rupture est
consommée lorsque Philippe veut prendre pour épouse la fille d'Attale
(Nick Dunning), Eurydice. Peu après, Philippe est assassiné et
Alexandre lui succède sur le trône. Il entreprend alors une campagne
contre le tout puissant Darius (Raz Degan), roi des Perses. Le choc a
lieu à Gaugamèle. Les Grecs ne sont que 40 000 contre 250 000 Perses.
Mais cette disproportion ne fait qu'enflammer Alexandre, âgé de 21 ans
seulement !...
Avant d'entrer quelque peu dans le détail, considérons simplement deux
faits : "Alexandre" est sorti quasiment en même temps que "Troie" de Wolfgang Petersen, et, sur le site
d'IMDB, "Bible" des cinéphiles, la cotation, à ce jour (25-08-2005),
est sans appel : 5,5 pour le film d'Oliver
Stone, 7 pour celui de Petersen.
Etonnant ! Quant aux critiques français, ce serait presque encore pire
! Entre " entreprise boursouflée", "machine de guerre catastrophique",
"peplum raté" ou encore "degré zéro dans la mode du neo-peplum", les
qualificatifs ne font pas dans la dentelle !
L'approche cinématographique de ces deux légendes est évidemment fort
différente. Dans un raccourci simpliste et réducteur, on pourrait les
caractériser de la manière suivante : "Troie" est une mise en images classique d'une
épopée mythologique, ponctuée de belles incursions intimistes (Hector,
principalement). "Alexandre" est une mise un images de l'intimité d'un
héros, ponctuée de superbes épopées guerrières. Dans le numéro
113 des "Années Laser", Oliver Stone donne une intéressante interview
et l'une de ses phrases résume parfaitement son intention : "Un héros,
c'est un homme qui se conquiert lui-même et qui offre en héritage au
monde sa propre conscience". La conséquence première est que l'humanité
d'un personnage, dont l'histoire ne retient que la destinée
conquérante, est loin d'être linéaire, glorieuse, séraphique, conforme
à la pureté que l'on aimerait attacher aux "grands hommes". La seconde
conséquence est que le réalisateur a privilégié la descente dans les
tourments intérieurs au détriment d'une fresque épique. Les deux grands
moments bellicistes du film, Gaugamèle au début, et plus encore la
bataille indienne contre les éléphants à l'extrême fin, sont des
boucheries peu glorieuses, qui, loin d'amplifier l'aura mythique
d'Alexandre, contribuent à lézarder la noblesse de sa stature.
Dans les longues séquences qui entourent ces deux moments frénétiques,
le récit plonge dans le coeur et l'âme d'un être hors normes. Cette
introspection intense, bouillonnante, fiévreuse, peut légitimement
dérouter le spectateur, habitué aux rythmes haletants des épopées, qui,
d'ordinaire, font peu de cas des tourments psychologiques,
surtout lorsque le sujet est un surhomme ou un demi-dieu ! Nombre de
commentaires peu élogieux (c'est un euphémisme !) ont ironisé sur le
choix et la prestation de Colin Farrell dans le rôle titre.
Il ne fait aucun doute que son physique ou son incarnation sont à cent
lieues du monolithisme brutal et impérial véhiculé par le
Maximus de Russell Crowe dans "Gladiator". Pourtant, si l'on accepte bien sûr la
vision que livre Oliver Stone, peut-on imaginer acteur plus en osmose
avec la complexité viscérale du personnage ? Que ce soit dans la
prestance du meneur d'hommes, dans la faiblesse du jeune homme blessé,
dans l'ambivalence de ses élans amoureux, dans la violence des accès de
folie, dans la sensibilité, l'exaltation, il entre en résonance avec
toutes ces composantes diverses, contradictoires, antagonistes, et
devient l'incarnation inoubliable, intime, d'un héros humanisé. Au prix
de quelques lenteurs, c'est vrai, mais toujours gorgées de richesses
visuelles et psychologiques, a-t-on jamais exploré avec une telle
acuité le foisonnement intérieur, le maelström de tendances
antinomiques, qui fait passer un être de l'état d'enfant
fragile à celui de visionnaire incompris ? Tour à tour hésitant,
exalté, sauvage, halluciné, mystique, angoissé, mais soutenu dans les
pires moments par une inspiration, un rêve révolutionnaire (réconcilier
Grecs et Barbares, et, plus encore, progresser vers une égalité
humaine), il se heurte à ses proches, qui ne le suivent que par
admiration pour le chef qu'il est, mais sont totalement hermétiques et
opposés à son idéal. Loin d'être des faire valoir, ils sont pour la
plupart (Ptolémée, Parmenion, Philotas, Cleitus...), de véritables
personnalités, évolutives, suffisamment riches pour former un écrin
fertile au cheminement intérieur et public d'Alexandre. Sans parler,
bien évidemment, d'Olympias (étonnante Angelina Jolie, environnée de
serpents), qui souffle l'ombre et la lumière, mêle intimement l'amour
et la haine, et d'Hephaistion (Jared Leto), compagnon fidèle du héros
et, peut-être seul coeur qui l'ait compris, totalement accepté.
Oliver Stone aime incontestablement ce personnage dans son mélange de
noirceur et de lumière. La fresque qu'il nous livre n'est pas de celles
qui enjolivent, qui masquent à coups de plaques d'or rutilantes les
failles et les folies d'un héros. Il nous offre celui-ci dans ses
courts instants de gloire et ses longues plongées dans la boue. Mais le
résultat est à la dimension du paradoxe : l'Achille de Brad Pitt sera
vite oublié dans la galerie des personnages lisses et orthodoxes.
L'Alexandre de Colin Farrell, mi-ange, mi-démon, prendra une place
inexpugnable dans le panthéon des créatures surhumaines à la
personnalité et au destin démesurés.
N'oublions
pas de mentionner la somptueuse bande originale de Vangelis, qui sait
se faire aussi discrète dans les moments intimistes que péremptoire
dans les séquences agitées !
> Le film
sur IMDB.com