Enfermé dans un asile d'aliénés, Antonio Salieri (F. Murray
Abraham), jadis musicien officiel de la cour d'Autriche, reçoit la
visite d'un prêtre, le père Vogler (Richard Frank), venu le
confesser. Il lui raconte le drame de son existence : une vie de
gloire et de bonheur jusqu'à ce qu'apparaisse, en 1781, un jeune
compositeur précédé d'une flatteuse réputation : Wolfgang Amadeus
Mozart (Tom Hulce). D'abord protégé par le Prince-Archevêque de
Salzbourg, le jeune homme entre dans les faveurs de l'Empereur Joseph
II (Jeffrey Jones). Son caractère et ses conceptions musicales ne
sont pas toujours du goût des seigneurs de l'époque, mais Salieri
reconnaît en lui un créateur de génie. Et sa souffrance le conduit
à la haine...
Beethoven n'avait pas eu beaucoup de chance, sous les traits pourtant
idoines de Gary Oldman, dans l'affligeant "Ludwig
von B." de Bernard Rose. Tel n'est pas le cas de Mozart,
auquel Milos Forman a offert un écrin éblouissant. Cet
"Amadeus" est une merveille d'intelligence, de beauté, le
mariage idéal du ciel et de la terre, du divin et du profane.
Beethoven était présenté sous les traits d'un abominable, vulgaire
et violent personnage. Au premier abord, Mozart ne diffère pas
vraiment de son futur confrère, et la scène truculente où nous le
voyons apparaître au début du film, nous livre une espèce de grand
adolescent insolent, lubrique, immature, inventeur du verlan !, le
rire fusant comme un geyser, qui a de quoi surprendre, effectivement,
le guindé Salieri ! Mais là s'arrête, par bonheur, le parallèle
avec la réalisation de B. Rose. Milos Forman nous plonge
immédiatement dans la créativité du jeune prodige et parvient à
créer une osmose miraculeuse entre les événements quotidiens, les
tempéraments des protagonistes et le génie musical spontané de
Mozart. Alors que Schindler n'était qu'un prétexte, un pâle
fantôme qui partait à la recherche de la "bien-aimée
lointaine" de Beethoven, Salieri, loin de n'être ici qu'un
faire-valoir, est un personnage majeur du drame, peut-être même
"le" personnage majeur. Mozart existe par son inspiration
céleste, Salieri par son humanité désemparée. Et ces deux piliers
soutiennent un monumental hommage à la musique, qui représente leur
amour commun.
Passionnante de bout en bout est la confrontation de ces deux hommes,
l'un perdu dans un monde ludique où la création est indissociable de
la verve, de la joie, mais aussi de la difficile gestion d'un
quotidien pesant ; l'autre découvrant un abîme qui se creuse sous
une gloire vacillante, haïssant son rival, mais plus encore ce Dieu
qu'il avait adoré, et sa lucidité qui l'oblige à reconnaître la
petitesse de son talent. Extraordinaire scène que celle où l'on voit
le visage de Salieri se décomposer en découvrant la beauté de ces
notes qui illuminent les feuillets mozartiens. Magique et musicalement
merveilleuse cette dictée finale du Requiem par un Mozart-enfant
explosant d'inspiration, à un Salieri-élève, tandis que tous deux
entendent un invisible orchestre transfigurer en sons ces petites
taches dérisoires sur les portées. Mais on découvre également dans
cette biographie inspirée, de ravissants épisodes théâtraux, une
vie intense, un humour débridé, un symbolisme omniprésent (la
puissance du père, la statue du Commandeur dans "Don
Giovanni", cette dernière partie du Requiem
"Confutatis", qui décrit la damnation des méchants,
dictée à Salieri, l'hypocrite, le traître...).
Toute cette oeuvre est, par son style, mais aussi par le choix
inspiré de Tom Hulce, en consonance parfaite avec la musique même de
Mozart : tour à tour pétillante, légère, virevoltante,
jubilatoire, grave, mais éternellement marquée d'une grâce divine.