Derek Vinyard (Edward Norton) est un skinhead virulent et
charismatique, au service de Cameron Alexander (Stacy Keach). Son
jeune frère, Daniel (Edward Furlong) est en admiration béate devant
lui. Une nuit, Derek tue deux noirs qui volaient sa voiture. Il est
condamné à trois ans de prison. Lorsqu'il ressort, son ancien ami,
Seth Ryan (Ethan Suplee), sa petite amie Stacey (Fairuza Balk), et
Daniel s'attendent à ce qu'il reprenne de plus belle sa place de
leader. Mais Derek refuse. Bien plus, il entreprend de tirer son
frère des griffes de l'odieux Cameron...
Le moins que l'on puisse dire lorsque l'on sort de cette épreuve,
c'est que l'oeuvre, gorgée de débordements verbaux et de violences
physiques, ne peut laisser personne indifférent ! Ses images
s'incrustent durablement dans la mémoire. Le film pourrait d'ailleurs
s'intituler : "Chronique d'une haine extraordinaire". A
travers l'évolution temporelle et psychologique du personnage
principal au sein d'un groupuscule néo-nazi, on assiste, médusé, à
l'instauration, dans une masse d'êtres à l'intelligence non
éveillée, de dogmes simplistes et bourrés de haine, qui tiennent
lieu de ligne de vie. On perçoit, dans l'horreur, la facilité avec
laquelle il est possible d'envoûter l'esprit humain intégré à un
troupeau. Deux principes simplissimes : 1/ ce n'est jamais toi le
responsable de ce qui fonctionne mal dans ton existence, c'est
forcément un autre. Il suffit, dès lors, suivant ses tendances
familiales, culturelles, religieuses, d'identifier le coupable. Et le
choix est vaste, puisqu'il s'agit de tous ceux qui sont à
l'extérieur du noyau parfait : Juifs, Noirs, Jaunes, Homosexuels,
Riches, Porto-Ricains, Mexicains, la liste est infinie... 2/ Les
réponses arrivent, prédigérées, avant même que les questions
aient été posées. C'est le principe de base de fonctionnement des
sectes. Donner à celui qui est en perdition un gilet de sauvetage
miraculeux et, dans son principe même, parfait.
Le film entier baigne dans une horreur et une violence quasi
permanentes. Lorsque ce ne sont pas des coups de poing ou de
révolvers, ce sont des coups de mots, d'insultes, de hurlements, qui
ne sont guère moins mortels. Et, cependant, un fin rayon de lumière
longe ce drame de bout en bout, comme un fil d'Ariane salvateur. Une
possibilité de prise de conscience qui ouvre le mental, jusque là
emmuré dans ses certitudes délirantes. Mais, et c'est là une
tragique limite de cet éveil, il ne peut être qu'individuel. Ce qui
explique, hélas, le temps infini que peut nécessiter la résolution
de haines entre nations ou religions. On le voit, depuis plusieurs
millénaires, en Palestine ! Derek, sous la pression des souffrances
endurées en prison, voit sa conscience se dessiller. Parce
qu'il a su écouter la question primordiale que lui pose son
professeur d'histoire noir, Bob Sweeney (Avery Brooks) : "est-ce
que cette violence déversée a guéri ou amélioré quoi que ce soit
?". Et, surtout, qu'il a eu le courage et la lucidité d'y
répondre négativement. Dans cette prise de conscience, que, ce qui
est appellé : le "mal", n'est en fait qu'un élément
contraire à la progression de la vie, il approche la différence
fondamentale entre les deux opposés : l'Amour, dans son sens
transcendant, (dont la manifestation terrestre est la Loi de
Cohésion) est la composante originelle de la création. Lorsque l'on
a pris contact avec sa nature absolue, il s'auto-alimente lui-même,
n'a besoin d'aucun combustible externe. La haine, qui est la
manifestation de son absence, ne peut survivre et se perpétuer que si
lui est fourni en permanence quelque élément à brûler ou à
détruire.
Derek est malheureusement le seul à s'éveiller, même s'il réussit,
finalement, à inverser la tendance chez son jeune frère. Pour ce qui
est du troupeau monolithique de ses anciens compagnons, aucun espoir
ne se dessine, bien au contraire. La scène de retrouvailles avec sa
compagne Stacey, est, à ce titre, symptomatique. En une seconde,
après avoir appris son désir de quitter le groupe, celle qui
l'adorait se métamorphose en une hyène qui ameute les membres pour
écharper le lâcheur !
Cette oeuvre douloureuse est conduite avec une urgence, une frénésie
désespérées. Alternance de couleur dans les scènes actuelles, et
de noir et blanc pour la remémoration des événements passés ;
d'agitation furieuse et paroxystique avec quelques ralentis judicieux,
jamais gratuits, qui ne sont là que pour suspendre le temps dans
l'abomination. Mais ce que la mémoire conserve le plus intensément,
c'est sans nul doute l'incarnation prodigieuse de Edward Norton, qui
confirme après un nombre minime de films, si besoin en était, un
charisme et une puissance expressive exceptionnels. Une sorte de Sean
Penn à la dimension spirituelle... Son interprétation, constamment
inspirée, parfois même hallucinée, est tour à tour glaçante et
tragiquement émouvante.
"American History X" est en quelque sorte l'opposé de
"Funny Games". Là où Michael Haneke mettait en place
quelques spécimens qui tenaient davantage du robot destructeur au
cerveau vide de sentiments et d'émotions, que de l'humain, même
primitif, Tony Kaye expose des spécimens bourrés de concepts et de
sentiments calibrés par une matrice monolithique.
Une oeuvre difficile, souvent horrifiante, mais indispensable dans son
étude pathologique de l'asservissement mental et du pouvoir
destructeur des croyances.
Bernard
Sellier