Une femme (Amira Casar, doublée par Pauline Hunt), qui a tenté de
s'ouvrir les veines, passe un contrat avec un inconnu (Rocco
Siffredi). Pendant quatre nuits, dans une villa isolée au bord de la
mer, il l'observera dans son intimité la plus profonde et sera payé
pour cela...
Catherine Breillat occupe une place bien particulière dans le cinéma
français. Il est au moins un point sur lequel un consensus existe :
aucun de ses films ne peut laisser indifférent. Jusqu'à cette
dernière oeuvre, les titres se répartissaient en deux catégories :
les classiques neutres ("A ma soeur", "Brève
traversée") et les simili sentimentaux ("Une
vraie jeune fille", "Romance",
"Sex is comedy"). Ici, le changement, déjà amorcé à
mi-parcours dans "Sale comme un ange", est radical. Nous
pénétrons dans l'enfer, le royaume plutonien.
Indéniablement, si le cinéma "X" voit sa fréquentation en
salles chuter vertigineusement, le sexe "artistique" se vend
bien. Avant de voir "Anatomie de l'enfer" (tiré de son
roman "Pornocratie"), mon esprit tendancieux se posait une
question : Catherine Breillat inscrit-elle dans ses films, avec
authenticité, sa rage intérieure, son désespoir existentiel, sa
conception morbide de la vie sexuée, sa vision définitivement
sauvage de la relation homme femme. Ou bien cette "marque de
fabrique" (agressivité contre soi-même et l'autre, relation
vécue comme malaise permanent, comme un tutoiement de ce que la
nature humaine recèle de plus sombre et destructeur), n'est-elle en
fait qu'un choix marketing, destiné à s'attirer une frange de
spectateurs fidèles et extrémistes ?
Après avoir assisté, vendredi 7 mai 2004 (espace Magnan à Nice), à
la projection de l'oeuvre, et, surtout, à la discussion qui suivait,
en compagnie de l'auteure (elle n'aime pas le "terme
réducteur de "réalisateur"),
j'avoue que mon appréhension de ce qu'elle traduit a évolué. Je
n'avais pas l'intention, lorsque le film est sorti, d'aller le voir.
Les deux que j'avais vus ne correspondaient pas vraiment à ce que je
recherche émotionnellement. Si je n'avais pas assisté au partage
post projection, je crois que mon appréciation n'aurait guère
changé avec cette oeuvre. Si, dans le cas présent, l'abstraction,
une concentration ascétique, ont gagné la narration, les
fondamentaux demeurent : la première image (un dépotoir) donne le
ton. Nous sommes dans la négation de la beauté du corps, dans
"l'obscénité fondamentale de la femme", dans une
philosophie masturbatoire de l'auto-analyse sexuelle et relationnelle.
Le duel hommes-femmes de "Romance"
est ici devenu une observation archétypale primitive d'une pathologie
existentielle millénaire ("La femme est la maladie de
l'homme"). La voix off (Catherine Breillat) est monocorde,
presque abstraite et semble animer des pantins dérisoires. Quant à
certaines scènes (le trident, en particulier !), elles justifient
pleinement le commentaire de Bernard Achour ("(...)
le premier éclat de rire de votre année 2004 (à condition d'avoir
beaucoup d'humour").
Voilà ce qui me serait venu si j'avais
assisté à une simple projection. Puis Catherine Breillat est
arrivée. Etrange, pour ne pas dire surréaliste, de contempler,
durant une heure et demie, cette femme calme, intelligente, artiste (
goûts entre la Renaissance et Cindy Sherman, influence de
"l'origine du monde" de Courbet ), apparemment équilibrée,
expliquer avec une patience et une sérénité qui n'excluent pas une
force intérieure perceptible, ses choix esthétiques et fondamentaux.
Chaque film est pour elle le premier, en ce sens qu'il se situe sur
une "ellipse croissante". D'oeuvre en oeuvre, se
retrouvent, à des niveaux d'expression différents, ses obsessions
fondamentales : "impossibilité
de regarder ce qu'il y a de plus simple, en face"
ou alors, "on le
regarde, mais on le nie" ; "forcer
les spectateurs à n'avoir aucune distance" (c'est d'ailleurs ce
qui, selon elle, provoque la colère et la haine des détracteurs) ;
"film conçu
comme un conte initiatique : première femme en face du premier
homme" ; "importance du rouge : moments somptueux et
dangereux" (elle "déteste
le bleu : couleur saint-sulpicienne")
A la remarque d'une spectatrice qui regrettait la difficulté de
compréhension de ce que dit Rocco Siffredi, elle répond : "les
phrases sont si compliquées qu'on ne pourrait les comprendre
qu'en les lisant. Ce sont des phrases abstraites, musicales ; on
comprend quelque chose, mais tout n'est pas perceptible pour que le
film ne soit pas un manifeste. Il faut ressentir le film, mais ne pas
le comprendre totalement".
A l'image d'un tableau dont on ressent la beauté, mais qui perd sa
magie si l'on en dissèque chaque symbole. "L'amour
est un sentiment abstrait". "Pour un cinéaste, le passage
du "corps social" au "corps amoureux" est un grand
moment qui n'est jamais obscène".
Il est difficile, c'est vrai, de faire abstraction de ces mots, de ces
images qui heurtent notre sensibilité modelée par des siècles de
non-dits, d'injonctions destructrices et de dogmes ennemis de l'amour.
Il est au moins une image "sidérante"
(un mot qu'elle aime et prononce à plusieurs reprises) qui, à elle
seule, procure à cette oeuvre une ouverture sur la rédemption
: un moment que l'on peut, suivant son état intérieur, nommer
ridicule ou sublime : Rocco Siffredi, le mâle conquérant, machiste,
acceptant de symboliser "l'arrivée
de l'homme dans le monde de l'émotion, dans l'acceptation de sa
faiblesse", et pleurant...
Sans doute faut-il voir cette oeuvre
globale, à la fois monolithique et éclatée, comme une suite
d'"exorcismes".
*
les passages entre guillemets et en ocre sont les propres paroles de
Catherine Breillat.