1985.C'est
le commencement de ce qui sera la future épidémie de Sida. Louis (Ben
Shenkman) vient d'enterrer une grand-mère qu'il affectionnait,
lorsqu'il apprend que son compagnon de vie, Prior Walter (Justin Kirk)
est atteint par la maladie. De leur côté, Joe Pitt (Patrick Wilson) et
sa femme Harper (Mary-Louise Parker) traversent une crise aiguë dans
leur couple. Au cours d'une hallucination causée par les psychotropes
qu'elle ingurgite, la jeune femme perçoit que son mari a probablement
des tendances homosexuelles. De son côté, le tout puissant avocat Roy
Cohn (Al Pacino) apprend de son médecin (James Cromwell) qu'il est
atteint d'un syndrome de Kaposi...
Quelle que soit
l'appréciation que
l'on porte sur cette série particulièrement originale, un fait est
indéniable : elle ne laissera sans doute personne indifférent, ne
serait-ce que pour la multitude et la force des sujets qui sont
abordés. Outre les thèmes universels et intemporels, du style :
"qu'est-ce que l'amour authentique ?", "comment découvrir l'âme-soeur
?", "qu'est-ce que le péché ?"..., l'histoire de ces quelques êtres
malades dans leurs corps et surtout dans leurs têtes explore un large
panorama des innombrables nuages et orages qui secouent la société
américaine. Racisme, homosexualité, corruption, anticommunisme, marginalisation,
emprise de la religion... Si l'on ajoute à cela une culpabilisation de
source judéo-chrétienne souvent puissante, et une angoisse terrifiante devant l'avenir, on ne s'étonnera guère que
le mal-être intérieur de toute une génération se traduise dans le
domaine physique. Mais cette richesse incontestable se double d'une
approche narrative elle aussi très somptueuse, puissamment onirique,
qui alterne scènes "ordinaires" de la vie quotidienne, avec leur lot de
moments douloureux, et divagations hallucinatoires hautement
fantaisistes, avec leur kyrielle de revenants en tous genres ou d'anges
plus ou moins farfelus. Le spectateur plongé dans une
séquence profondément poignante se verra propulsé, la minute d'après,
dans un joyeux foutoir ésotérico-burlesque, dans lequel des fantômes
improbables viennent jeter leur grain de sel dans la vie de leurs
descendants. Ce va et vient permanent entre sombre réalité et délire
hallucinatoire a le mérite de donner une aération bienvenue, mais ne sera peut-être pas du goût de chacun, d'autant plus
que ces visites "célestes" sont parfois aussi longuettes que
"nébuleuses".
Mais ce sont, à mon sens,
deux autres écueils qui empêchent de ressentir un enthousiasme puissant
pour cette série. Tout d'abord une diarrhée verbale qui vient
régulièrement inonder le spectateur, d'une part constituée d'une
foultitude de sujets dont un bon nombre échappe à l'esprit européen,
d'autre part, surtout, éjectée avec une frénésie logorrhéique qui rend le discours fumeux et donne
très rapidement le tournis. Deux options s'offrent alors : ou bien
l'intérêt pour ces dissertations l'emporte et il est indispensable de
se repasser plusieurs fois la séquence pour arriver à suivre le
cheminement intellectuel tortueux des protagonistes ; ou bien
l'épuisement l'emporte et la télécommande viendra secourir le
spectateur pour survoler ces divagations mentales anarchiques. Le
second écueil tient principalement à la "prestation" d'Al Pacino.
Robert de Niro et lui nous ont habitué quelquefois à un cabotinage
sympathique. Dans le cas présent, le "grand" Al se révèle quasiment
insupportable dans le registre "pourri-mégalo-homo-sordide", où il en
fait des tonnes. C'est d'autant plus regrettable que la grande majorité
des autres personnages, de Patrick Wilson à Justin Kirk , en passant
par Mary-Louise Parker ou Ben Shenkman, manifestent une intensité poignante.
C'est donc sans arrêt que nous sommes confrontés à une
oscillation troublante, pénible, entre des instants inspirés, magiques,
miraculeux de pudeur et d'authenticité (souvent grâce à Joe Pitt et à
Louis), et des périodes carrément nauséeuses, étouffantes, qui ne
donnent qu'une envie : passer au chapitre suivant. Mais la véritable
puissance de l'oeuvre se révèlera peut-être dans le fait que premiers
moments écraseront en partie les seconds dans le souvenir. A vérifier
dans quelques années...
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