Alvy Singer (Woody Allen) est un
humoriste apprécié, mais particulièrement fragile psychologiquement.
Une psychanalyse de quinze ans ne semble guère avoir harmonisé les
différentes composantes de sa personnalité. Annie Hall (Diane Keaton)
voudrait devenir chanteuse, mais son manque de confiance handicape sa
réussite. Elle fait un jour la connaissance d'Alvy, divorcé déjà
deux fois, et succombe à son charme. Mais, comme il est facile de le
deviner, les relations entre ces deux individualités pathologiques ne
seront pas souvent couleur rose bonbon...
Un pétillement permanent de l'esprit, une créativité toujours en
ébullition, c'est le Woody Allen à l'orée de sa grande période
créatrice. Le plus remarquable réside sans doute dans le fait que le
scénariste réalisateur donne l'impression de livrer une oeuvre
simpliste, primaire, parfois foutraque, alors que celle-ci regorge de
richesses multiples, d'inventivité narrative. Dédoublement visuel des personnages
schizophréniques ; prise à témoin du spectateur ; écrans divisés ;
dessins animés ; messages de l'inconscient en incrustation sous-titrée, tandis que les
personnalités échangent des paroles contrefaites... Chaque
séquence nous précipite dans une aventure intérieure nouvelle qui
s'expose avec des couleurs inédites.
L'une des premières images, celle de montagnes russes dans une fête
foraine, symbolise parfaitement la manière dont Woody Allen construit
son oeuvre. Il possède l'art souverain de passer, en quelques dixièmes
de secondes, d'un genre à un autre, d'une cime culturelle à un abîme
matériel. Capable de changer d'avis comme de chemise, Alvy est un
caméléon de première grandeur. Mais son art de sauter avec un naturel
confondant du coq à l'âne, de jouer avec les mots, les idées, les
apparences, fait que ces oscillations aussi extrêmes que jouissives
participent à l'illusion générale. Qu'il assène ses réflexions
philosophico-psychanalytiques, sa conception noire ébène de l'état
humain ("il n'y en a que 2 : l'horrible et le misérable !"),
ou qu'il zigouille à coups de raquette de tennis une araignée, il
demeure fidèle, de façon immuable, à son thème récurrent :
l'interpénétration de la fiction et de la réalité dans l'être. Face
à une Diane Keaton élégante, radieuse, Woody Allen ressemble à un
papillon au vol désordonné, haletant, excité, mais toujours excitant
et intensément vivant. Logorrhéique incorrigible (amenant parfois
l'auditeur au bord de l'épuisement !), il compose avec délices une
mosaïque hyper-concentrée des myriades de facettes qui
cohabitent dans la personnalité humaine. Un régal...