La
seconde guerre mondiale, 1942. Philippe Gerbier (Lino Ventura) est
arrêté et incarcéré dans un camp de détention français. Alors
qu'il envisage de s'évader en compagnie d'un jeune détenu communiste,
il est conduit auprès des autorités allemandes. Il parvient à
s'échapper, se rend à Marseille où il retrouve son ami Felix (Paul
Crauchet). Ils procèdent à l'éxécution de celui qui a vendu Gerbier.
Jean François Jardie (Jean-Pierre Cassel) exécute une mission à Paris
auprès de Mathilde (Simone Signoret). Il en profite pour rendre visite
à son frère Luc (Paul Meurisse), qu'il considère comme un planqué...
Nous sommes ici à l'opposé du prodigieux, de l'exceptionnel décrit
par exemple dans "Le Jour le plus long". Pas
de débarquements en masse, pas de batailles monstrueuses, pas de pluies
d'obus. Jean-Pierre Melville, adaptant l'oeuvre de Joseph Kessel, a
choisi d'explorer l'envers du décor habituellement présenté. Aucune
action d'éclat, aucun sabotage soigneusement minuté, simplement la vie
quotidienne d'hommes et de femmes ordinaires, précipités, par la force
des événements et par leur conscience intérieure, dans une lutte
souterraine. Dès lors, c'est un intimisme rude, ascétique, qui baigne
en permanence le récit. C'est dans une atmosphère de pluie, de nuit et
de brouillard, filmée en couleurs ternes qui s'apparentent souvent à
du noir et blanc vaguement teinté, qu'évoluent ces quelques
personnages emblématiques d'une France qui avait choisi de refuser
l'anéantissement. A travers le drame de ces marginaux, sans que jamais
le spectaculaire pointe, le quotidien de la Résistance devient
immédiatement perceptible, profondément émouvant. Leur lot, c'était
bien sûr la lutte contre l'occupant. Mais c'était aussi et surtout la
solitude glacée, l'angoisse permanente de la dénonciation, la coupure
inéluctable avec les autres membres de la famille (la scène
silencieuse au cours de laquelle Jean François emmène à bord du
sous-marin le patron "inconnu" est à ce titre poignante), les
choix cornéliens. Le frère d'armes d'hier devient la cible à abattre
si, par malheur, il a été capturé par l'ennemi. La question se pose
parfois d'arriver à déterminer les facteurs qui font d'une
réalisation un chef d'oeuvre. L'un d'eux réside peut-être dans le
génie de générer la richesse, que celle-ci soit psychologique,
spirituelle, émotionnelle, avec un minimum de moyens. Nous sommes ici
à l'opposé de la prolifération verbale de "Leon
Morin prêtre". Et pourtant, l'étirement du temps, le poids
des silences, les regards échangés, nous en apprennent autant sur la
souffrance intime des membres de la Résistance que pourrait le faire un
ouvrage entier.
Une exceptionnelle méditation sur le déchirement intérieur que peut
vivre l'être humain en des circonstances extrâmes. Le mot qui résume
sans doute le mieux cette oeuvre est : dignité.