1882. Théophraste Lupin (Nicky Naude) vit avec sa femme,
Henriette (Marie Bunel), et son fils, Arsène (Guillaume Huet) chez
son beau-frère, le Duc de Dreux-Soubise (Robin Renucci), père d'une
charmante fille, Clarisse (Adèle Crech). L'aristocrate méprise
ouvertement son hôte qui est accusé de nombreux vols. La police
vient un jour l'arrêter, mais il parvient à s'enfuir.
Malheureusement, quelques heures plus tard, il est retrouvé mort sur
une falaise normande, tué par son complice. 15 ans plus tard, devenu
adulte, Arsène (Romain Duris), sous le pseudonyme de Raoul d'Andrezy,
écume les paquebots de luxe en subtilisant les bijoux des riches
voyageuses. Démasqué, il retrouve sa cousine Clarisse (Eva Green),
qui l'a toujours aimé. Nommé, pour un temps, maître d'armes du Duc
qui ne l'a pas reconnu, il ne tarde pas à s'apercevoir que celui-ci
est mêlé à d'étranges événements. Il découvre un soir qu'une
mystérieuse femme, Joséphine (Kristin Scott Thomas), accusée de
sorcellerie, est condamnée à mort par un groupe d'hommes dont fait
partie le Duc. A leur tête, un aristocrate qui est en double quête :
celle du trésor des Rois de France, et celle du renversement de la
République pour rétablir une monarchie dont il serait le
Souverain...
Et ce n'est que le début d'une kyrielle de péripéties qui occupent
les cent vingt six minutes du film !
Le personnage d'Arsène Lupin et ses aventures rocambolesques ont
illuminé ma jeunesse : "Le bouchon de cristal",
"L'aiguille creuse", "L'île aux 30 cercueils",
et, surtout, son chef-d'œuvre à mon sens, le génial
"813". Infiniment plus attachant que le Rouletabille
introverti et secret de Gaston Leroux, le héros de Maurice Leblanc
est un romantique exacerbé. Capable de plonger dans les pires folies
pour le regard d'une femme qu'il a croisée, de défier le monde et
les puissants pour sauver une victime en détresse, puis, dans les
heures qui suivent, de toucher le fond de l'abîme du désespoir le
plus absolu, il est un volcan dont les éruptions sont aussi
spectaculaires que le sont ses fléchissements dépressifs et
léthargiques. Sa qualité fondamentale est de ne jamais laisser
indifférent. Par beaucoup d'aspects, il est le frère d'un Cyrano de
Bergerac : orgueilleux, inondé d'un mélange de témérité folle et
de détresse intérieure, insolent, d'une agressivité ironique, et,
surtout, ce qui est la marque suprême du héros de Rostand, mot sur
lequel se clôt la pièce : gorgé de "panache". Même s'il
ne possède pas la "classe" et la "superbe" de
Jean-Claude Brialy, Romain Duris est assurément bien choisi,
physiquement et expressivement, pour incarner Lupin. Cependant manque
cruellement à son personnage cet attribut qui transfigure un simple
malandrin adroit, en un rayonnant aventurier, qui flirte avec le
sur-homme. Mais cela ne tient pas tant à son jeu qu'au choix
scénaristique du réalisateur.
Jean-Paul Salomé a choisi la surenchère
constante. Alors que de nombreux scénarios tiendraient sur une
feuille de papier à cigarettes, celui-ci semble vouloir accumuler dix
histoires en une seule. Inspiré, théoriquement de "la Comtesse
de Cagliostro", dont, je l'avoue, je ne me rappelle plus
l'intrigue, le film pioche dans divers autres ouvrages,
particulièrement le célèbre "L'aiguille creuse". Cela
n'est pas, en soi, répréhensible. Autant il est aberrant de
démanteler, défigurer, comme l'a fait Kevin Reynolds dans sa "Vengeance
de Monte-Cristo", la merveille
psychologique et dramatique qu'est le roman de Dumas, autant il
pouvait être intéressant de conjuguer divers épisodes des aventures
du gentleman cambrioleur, dont les avatars écrits ne sont pas
forcément limitatifs. Encore faut-il que cet assemblage disparate
compose un tout au moins aussi intense que ses éléments. Or il me
semble que c'est loin d'être le cas ici. A force de vouloir
introduire trop de substance, le puzzle final ne se forme pas et
demeure à l'état larvaire. L'intrigue principale est déjà
difficile à cerner : s'agit-il de déjouer le complot contre la
République ? De découvrir le trésor des Rois ? De plonger dans la
rivalité Lupin-Joséphine ? De découvrir la vérité sur la mort du
père ? En fin de compte, c'est un peu tout ça et à trop vouloir
embrasser, le film n'étreint finalement rien.
C'est dans des exemples comme celui-ci que l'on mesure la difficulté
de créer un univers qui empoigne le spectateur aux tripes pour ne
plus le lâcher jusqu'au mot fin. Les deux personnages principaux ne
manquent pas de charme (surtout Kristin Scott Thomas , bien sûr !).
Les falaises normandes sont photogéniques. L'intrigue, mêlant
mystères, conjurations, magie, ne manque pas de piment. Les décors
flamboyants, les costumes soignés, ne manquent pas de saveur. Les
diverses péripéties ne donnent pas, comme c'est devenu l'habitude
depuis les trucages numériques, dans le n'importe quoi, et demeurent
crédibles. Pourtant, la conjonction de tous ces facteurs ne fournit
pas un soufflé détonant, comme savait le faire l'équipée à
rebondissements pourtant totalement déjantés ou invraisemblables
d'un Indiana Jones dans "I.J.
& la dernière croisade" ! Certes, Lupin est ici un tout
jeune homme, à peine sorti de l'adolescence. Cela peut expliquer
qu'il apparaît en fin de compte assez falot. Son énergie est là,
mais ponctuelle, ne tenant jamais sur la durée, par la faute d'un
scénario fait de mini-morceaux de bravoure, dépourvus
malheureusement de ligne directrice croissante. La boursouflure
débouche sur de l'inconsistance. On a l'impression que manque un
liant efficace qui scellerait toutes ces pièces disparates pour
donner naissance à un tout, puissant et volcanique. Ce qui semble
constituer l'intrigue principale se retrouve noyé au milieu d'un
salmigondis tel, que ce qui devrait constituer l'apothéose, dans le
décor magique d'Etretat, passe quasiment inaperçu et se voit
doublé, in extremis, par un rajout final qui paraît parachuté et
inachevé. Mais peut-être y aura-t-il une suite...
Entendons-nous bien, même un peu trop longue, l'œuvre est
globalement plaisante, parsemée de scènes qui distillent un parfum
agréable de surnaturel ou d'énigmatique, mais l'attente était sans
doute trop exigeante pour qu'une profonde satisfaction se fasse jour
devant ce trop-plein qui laisse une fâcheuse impression de
stérilité.