Shigeharu Aoyama (Ryo Ishibashi) a perdu sa femme,
Ryoko, voilà bien des années. Il élève seul son fils, Shigehiko
(Tetsu Sawaki), et, malgré sa réussite sociale, la vie lui pèse. Il
décide un jour d'effectuer le pas décisif et de choisir une nouvelle
épouse. Son ami Yasuhisa Yoshikawa (Jun Kunimura), qui travaille dans
le cinéma, lui propose d'organiser une audition pour un rôle et de
choisir la candidate idéale... pour l'union. Parmi les innombrables
candidates, une retient l'attention de Shigeharu : Asami Yamazaki
(Eihi Shiina). Elle est belle, timide, secrète. C'est le coup de
foudre...
Pour ce qui est de jouer avec les nerfs du spectateur, les Orientaux
sont décidément des maîtres. La réussite exceptionnelle de cette
fresque cauchemardesque ne réside pas tant dans l'apparition de
l'horreur qui tranche radicalement avec la paix nimbant toute la
longue première partie, que dans la permanence du détachement, du
calme quasi imperturbable qui accompagne la descente aux enfers. Ce ne
sont pas les réussites qui manquent dans le domaine de la terreur :
"Seven",
"Le
silence des agneaux",
"Shining",
pour ne citer que les plus marquantes. Mais, dans la catégorie des
psychopates monstrueux et déjantés, nul doute que celle qui nous est
présentée ici occuperait une place de choix au Panthéon !
L'histoire
commence comme une sympathique comédie romantique. Un veuf
inconsolable, cordial, qui élève tant bien que mal un grand fils.
Une jeune femme qui semble pétrie des qualités que l'on attribue
traditionnellemnt aux Japonaises : discrètion, réserve, humilité.
Premiers rendez-vous où la distance est de rigueur, où les échanges
sont maladroits. Shigeharu conserve son flegme oriental, mais on sent
que les hormones bouillonnent en lui à la vue de cette beauté qui ne
semble pas insensible à son écoute attentive. Asami est
énigmatique, insaisissable. Lorsque la caméra filme son corps,
prostré ou prosterné, dans son intérieur monacal, on se doute bien
que cette apparente sagesse cache un mystère. Mais bien subtil celui
qui pourrait imaginer l'abîme où va nous faire basculer le
réalisateur. Lorsque Jack Torrance ("Shining")
pète les plombs, l'agitation folle de son esprit gagne l'expression
cinématographique. On le voit devenir une sorte de machine à tuer,
parcourant l'espace dans une surexcitation de plus en plus furieuse,
les yeux injectés de sang et de folie. Jack Nicholson parvient sans
peine à rendre crédible ce délire meurtrier et la mise en scène de
Kubrick procure quelques "beaux" (si l'on peut dire !)
moments de frissons. Pourtant, ce n'est rien en comparaison des
scènes que nous assène ici Miike, dans lesquelles la conjonction de
l'horreur et du calme absolu atteint un paroxysme infernal et parfois
difficilement soutenable. Plus aucune trace de ce qui, à la rigueur,
pouvait passer, dans la manifestation pathologique de Torrance, pour
du grand-guignol. Le spectateur est pris en otage par cette
continuité horrifique dans le détachement, dans le flegme. Pas
question de laisser échapper l'émotion dans le rire, comme lorsque
le grand méchant surgit une hache à la main ou qu'une grosse
bestiole, genre "Alien",
dégoulinante de bave, s'apprête à faire son repas. Non content de
s'enfoncer dans un sadisme glacial que n'aurait pas renié Sade, le
réalisateur en profite pour jouer habilement avec la perception de ce
qu'il nous propose. L'imaginaire, le réel, les fantasmes, les
perceptions psychiques se chevauchent, manipulant avec férocité
l'observateur médusé de cette psychose dont la sérénité lente et
implacable décuple l'impact. Et le faciès tordu de Nicholson perd
une grande partie de sa cruauté lorsqu'on contemple la physionomie
limpide de cette belle jeune femme enfonçant calmement ses aiguilles
en murmurant une douce mélopée... Synthèse d'une idéalisation
éthérée de l'Amour et de la pulsion destructrice absolue, exprimant
ses tendances extrêmes avec la même impassible candeur, elle est
aussi fascinate que révulsante.
Terrifiant, malsain, stupéfiant, sombre jusqu'à la nausée,
dérangeant, manipulateur ! Dans le genre, une réussite majeure.