Grace Stewart (Nicole Kidman) vit avec ses
deux enfants, Nicholas (James Bentley) et Anne (Alakina Mann) dans une
grande bâtisse située sur l'île de Jersey. Nous sommes en 1945. Le mari
de Grace est parti à la guerre dix-huit mois plus tôt, mais n'a donné
aucune signe de vie depuis la fin du conflit. Trois serviteurs viennent
offrir leur aide : Bertha Mills (Fionnula Flanagan), Edmund Tuttle
(Eric Sykes) et une jeune fille muette, Lydia (Elaine Cassidy). Grace
les engage, leurs prédécesseurs ayant quitté les lieux brusquement,
sans avertir, une semaine plus tôt. Elle donne les recommandations
strictes à ses nouveaux employés : ses deux enfants souffrant d'une
allergie gravissime à la lumière, la totalité des pièces où ils entrent
doit voir ses rideaux tirés et toute porte ne peut être ouverte que si
la précédente a été soigneusement fermée. La petite Anne prétend voir
des personnes étrangères se déplacer dans le château et, bientôt, Grace
elle-même doit se rendre à l'évidence : des intrus sont présents à
l'intérieur des murs...
Etrange comme une seconde vision peut parfois métamorphoser le ressenti
que la première avait laissé ! Lors de sa sortie, ce film ne m'avait
pas laissé un souvenir particulièrement impressionnant. Quatre ans plus
tard, l'impression est toute autre. Plus encore que dans le remarquable
"Sixième sens"
de Shyamalan, il est bien sûr difficile de s'étendre beaucoup sur
l'oeuvre afin de sauvegarder le suspense jusqu'à l'"apocalypse" finale,
pourrait-on dire ! Ce qui est indéniable, c'est que la narration est
conduite de main de maître par le réalisateur. Dans une atmosphère
étouffante, profondément anxiogène, dans un décor d'interminables
salles sans vie, privées de lumière, qui ne sont pas sans évoquer le
Manderley que découvre la jeune mariée du "Rébecca"
d'Hitchcock, évolue un petit nombre de personnages étranges : une Grace
Stewart, incarnée magistralement par Nicole Kidman, obsédée par la
Bible, tour à tour terrifiante et tendre, qui, dans certains plans,
ressemble étrangement à Grace Kelly ; une intendante, sorte de Madame
Danvers bienveillante, qui semble personnifier la
tendresse, puis se révèle à son tour sinistre et rouée ; une
jeune muette ; un vieil homme trop révérencieux pour être honnête ;
deux enfants perdus dans une survie crépusculaire qui transforme un
toit douillet en prison permanente ; des bruits et des éclairs de
fureur qui transpercent brusquement un océan de douceur feutrée ; des
visions qui ne sont jamais imposées, mais génialement suggérées ; une
manipulation redoutablement habile du spectateur ; une avancée
scénaristique à pas feutrés, à travers un brouillard aussi
dense que celui dans lequel baigne le château... Tout est construit
avec une intelligence de premier ordre, une efficacité angoissante qui
n'exclut jamais la sobriété et la subtilité. C'est incontestablement du
très grand art.
Une approche du fantomatique, originale sans être le moins du monde
alambiqué, effrayante sans sacrifier un atome de dépouillement, d'une
classe et d'une élégance constantes. Génial !