Une portion de la vie mouvementée du milliardaire Howard Hughes
(Leonardo DiCaprio), producteur passionné de cinéma, même s'il n'a
été le réalisateur que de deux films ("Hell's Angels"
& "The Outlaw"), fanatique d'aviation, depuis sa
rencontre avec Katharine Hepburn (Cate Blanchett), jusqu'à la
fin de la seconde guerre mondiale, lorsqu'il est sommé, par le
Sénateur Ralph Owen Brewster (Alan Alda), de comparaître devant une
commission parlementaire pour dilapidation de l'argent des
contribuables.
Martin Scorcese aime les personnages riches, contrastés, dans la
personnalité desquels se mélangent ombres et lumières. Souvent,
d'ailleurs, une ombre beaucoup plus intense que son opposé.
Individualité hors du commun, par son immense fortune, bien sûr,
mais surtout par sa capacité à s'investir corps, âme et biens dans
ses passions (celles-ci étant au nombre de trois (majeures) : les
femmes, le cinéma et l'aviation), Howard Hughes était sans conteste
un sujet parfait pour un parcours biographique rayonnant. Et, de fait,
les grands moments ne manquent pas au cours de ces deux heures
quarante. Ce qui est bien le moins que l'on pouvait attendre pour
l'exploration de la vie de ce mégalomane visionnaire. Séquences
spectaculaires : le crash aérien duquel il réchappa par miracle, le
premier vol de son double quadri-réacteur transformé pour les essais
en hydravion. Séquences intimistes : sa relation houleuse avec
l'excentrique et hyper-extravertie Katharine Hepburn. Ou encore
politico-médiatiques : la comparution devant la commission
d'enquête. Tout le film repose sur les épaules, que l'on aurait pu
croire frêles, de Leonardo DiCaprio. Il est vrai qu'on l'avait déjà
découvert, étonnant d'énergie, dans "Gangs
of New-York", bien éloigné du gentil séducteur qui l'avait
révélé dans "Titanic".
Pourtant, bien que son âge soit en adéquation avec celui de son
personnage, lorsque commence l'histoire, en 1930, avec le tournage
mouvementé de "Hell's Angels", il paraît bien frêle
dans le rôle de ce milliardaire tout puissant. Il est difficile de
sentir la vraisemblance dans son incarnation, certes dense et
véhémente, tant la fragilité semble l'emporter sur la supposée
puissance intérieure du magnat. Mais, rapidement, le choix fait par
Scorcese apparaît sous un jour beaucoup plus intelligent qu'on aurait
pu le croire a priori. Hughes, sous ses dehors de volontarisme et
d'assurance, est en fait un être d'une grande instabilité
psychologique. Traumatisé par l'épidémie de choléra qui décime
Houston en 1913, lorsqu'il a huit ans, il est depuis sujet aux
phobies, et celles-ci ne vont que s'amplifier au cours de son
existence. C'est d'abord celle de la foule, des flashes qui
crépitent, mais aussi et surtout celle des microbes. Il en voit
partout, dans les toilettes, sur les couverts, sur le revers de la
veste d'un interlocuteur. Cette obsession, peut-être amplifiée par
les traumatismes tant physiques que psychiques subis, prendra
peu à peu la forme d'une véritable paranoïa, et la manière abrupte
dont Scorcese clôt son film semble masquer une fin de vie placée
sous des auspices bien sombres. D'ailleurs, les activités de
production se termineront en 1957, alors que Hughes ne mourra qu'en
1976. A partir du crash qui laisse le milliardaire entier, mais fort
abîmé, l'incarnation de DiCaprio prend soudain une épaisseur
insoupçonnée. Le fou de cinéma et d'aviation a mûri, sans pour
autant perdre sa combativité et son génie prophétique. La
politique, la création industrielle ont pris le pas (tout au moins
dans le film !) sur la vie intime et l'attirance pour les
actrices.
Malgré de grands et beaux moments, malgré une reconstitution
d'époque soignée, comme toujours chez le réalisateur, malgré
quelques acteurs magnifiques (Cate Blanchett est, comme toujours,
envoûtante !), on ressort de cette fresque avec une certaine
insatisfaction. Comme si les cent soixante minutes consacrées à ce
créateur insatiable n'avaient qu'effleuré le personnage. Comme si la
folie qui l'animait à chaque instant n'avait pas réussi à traverser
l'écran pour bousculer le spectateur, se contentant d'être montrée
avec talent. La sagesse paraît avoir pris le pas sur la dérive
passionnelle. C'est presque toujours grandiose, mais le coeur et
l'âme vibrent peu. C'est regrettable !