Nick Curran (Michael Douglas) est flic à San
Francisco. Il est appelé à enquêter, en compagnie de son collègue Gus
(George Dzundza) sur la mort de Johnny, tué sauvagement avec un pic à
glace. La première personne suspecte est une jeune femme, Catherine
Tramell (Sharon Stone) qui vit avec une amie, Rocky, avait des
relations sexuelles avec le mort, et a écrit un livre qui décrit un
meurtre similaire ! Tout cela n'est que la partie émergée d'un iceberg
monstrueux, le début d'une sombre descente dans l'enfer de l'illusion,
de la haine et des troubles mentaux...
En effet, si la trame de base est on ne peut plus classique : la traque
d'un meurtrier particulièrement sauvage et retors par un flic
déboussolé, ce cadre rigide et convenu ne tarde pas à être pulvérisé
par Paul Verhoeven. Dès la scène d'ouverture, le ton est donné. La
violence, chère au metteur en scène, est partout. Dans les meurtres,
bien sûr, mais tout autant, sinon plus, dans les relations entre les
personnages, qu'ils soient flics ou non, ou dans les scènes "d'amour"
qui tiennent plus du combat de fauves que de l'union sacrée. Les corps
s'entremêlent, s'entrechoquent, comme si l'urgence était de faire
jaillir une seconde de lumière dans un océan de désespoir, de peurs et
de ruines.
Le pivot central semble reposer sur la confrontation pathologique des
deux personnages principaux. C'est une facette de la réalité. Mais
n'est-ce pas une illusion de plus ? Aussi bien Nick que Catherine sont
des pantins qui s'agitent frénétiquement pour tenter d'émerger de la
chape de plomb qui les oppresse. Qui tire les ficelles de cette
pantomime tragique et dérisoire ? Le personnage majeur ! Celui qui est
symbolisé dans le Tarot de Marseille par l'Arcane XIII : "Arcane sans
nom"... pour ne pas écrire : la Mort, la Grande Faucheuse ! C'est elle
qui manipule les esprits, égare les sentiments, provoque la lacération
des corps. C'est elle et son habituelle compagne de rabattement, la
Peur, qui distribuent les cartes à chaque personnage et jouent à les
fracasser les uns contre les autres...
Paul Verhoeven orchestre un ballet fulgurant d'êtres désaxés, écrasés
par un passé tragique et culpabilisant, à la recherche éperdue de leur
vérité et de leur authenticité. Le scénario, fluet dans les premières
minutes, se densifie au fur et à mesure que les ombres s'épaississent
et que les masques tombent les uns après les autres. Les polarités
simples du commencement : - le flic : l'ordre ; la femme fatale : le
mal -, s'inversent puis jouent à s'entremêler, à l'image des corps.
Michael Douglas, toujours particulièrement à l'aise dans l'incarnation
d'êtres déstabilisés , pour ne pas dire désaxés (on se rappelle sa
composition glaçante et psychotique de "Chute libre") traduit
remarquablement ce policier glauque, rongé par la culpabilité et aspiré
inéluctablement par celle qu'il considère comme coupable et qu'il
désire comme on aime le couperet qui libère à jamais de la souffrance.
Mais la grande révélation de cette oeuvre foisonnante est, à
coup sûr, Sharon Stone ! Il est amusant et triste à la fois de penser
qu'à la sortie du film l'intérêt se portait sur la scène de
l'interrogatoire et sur la présence ou l'absence de sa petite culotte !
Que cela paraît dérisoire ! Tout au long du film, elle symbolise
l'obscurité, la noirceur, la fureur, la préméditation froide et
inhumaine. Et, paradoxalement, elle éclate de blondeur lumineuse, de
transparence naïve. Tour à tour femme-volcan et femme-fleur, araignée
diaphane prise à son propre piège, dans une fuite désespérée de tout ce
qui pourrait construire son équilibre et son bonheur. Ce paradoxe
permanent habite l'oeuvre jusqu'à l'ultime image : celle d'un objet de
mort qui se transmute en un commencement de vie nouvelle...
Une
oeuvre violente, riche et envoûtante.