L'oeuvre se présente sous forme de trois parties distinctement
séparées. La première s'intitule "words". La scène se
déroule en Macédoine. La guerre qui sévie dans la Bosnie voisine,
s'insinue dans les esprits et menace les corps. Une jeune Albanaise
musulmane, Zamira (Labina Mitevska ), accusée d'avoir tué un
chrétien, se cache dans la cellule d'un jeune moine orthodoxe, Kiril
(Grégoire Colin), qui a fait voeu de silence. Mais les poursuivants
investissent le monastère...
La deuxième partie, "Faces", à l'atmosphère bien
différente, se situe à Londres. On y voit une jeune femme, Anne
(Katrin Cartlidge), apprendre qu'elle est enceinte et se trouver
confrontée à son amant de coeur, le photographe Aleksander (Rade
Serbedzija), puis à son mari, Nick (Jay Villiers).
Enfin, c'est le retour, après deux décennies d'absence, d'Aleksander
dans son pays d'origine, la Macédoine, qui occupe la troisième
partie, "Pictures".
Sans emphase, avec une simplicité profondément humaine, Milko
Manchevski tisse la trame de plusieurs existences qui finissent par
s'enchevêtrer. Le monde, qu'il soit oriental ou occidental, dans
lequel évoluent tous ces personnages est sombre, dangereux, voire
mortel. La guerre est présente dans les mentalités, jamais
visualisée à l'écran. Mais on sent parfaitement son insidieuse
destruction des relations entre voisins, entre habitants d'une
même région depuis des lustres. Paradoxalement, la violence qui
devrait être la conséquence logique de sa propagation,
apparaît principalement, de façon horrible et dérisoire, dans
la seconde séquence, au sein d'un luxueux restaurant londonien,
sous les doigts d'un amoureux bafoué, gagné par une folie
meurtrière.
Les personnages qui évoluent sous nos yeux sont des êtres humbles,
qui, à un instant précis de leurs vies, se trouvent confrontés à
une alternative cruciale. En quelques fractions de secondes, le choix
qu'ils opèreront décidera de l'avenir qui est réservé à
eux-mêmes, mais aussi à ceux qui les approchent en cet instant.
L'impression d'éclatement narratif que l'on ressent pendant la plus
grande partie de l'histoire, se résout dans un final dramatique, qui
fait éclater, aux yeux du spectateur, la toile d'araignée que
constituaient les fils de ces vies apparemment disparates. Avec une
économie de moyens, de mots, dans une stylisation épurée, le
réalisateur parvient à rendre palpables cette désagrégation du
tissu relationnel humain, l'installation de ces haines
irrationnelles, l'engrenage infernal de la fureur aveugle. Et la
construction particulière de la narration contribue grandement
à renforcer cette impression glaçante d'enfermement de l'homme dans
un destin qui le broie inéluctablement.
Une oeuvre magnifique dont la désespérance fondamentale est
tempérée par le voile de résignation qui plane sur elle. Un seul
regret, le doublage parfois décevant pour certains personnages.