Dans un futur indéterminé, Vincent
Freeman (Ethan Hawke) s'apprête à réaliser son rêve d'enfant : partir
en mission un an sur Titan, l'un des satellites de Saturne.
Pour parvenir à cette sélection, un seul moyen : se révéler un humain
génétiquement parfait. Or Vincent est loin de l'être ! Né de manière
naturelle et non programmée scientifiquement, contrairement à son frère
Anton (Loren Dean), il possède de nombreuses insuffisances et tares
physiques. Dès lors, comment a-t-il réussi à franchir les tests
draconiens effectués par le docteur Lamar (Xander Berkeley) ? Tout
simplement en se faisant passer pour un être lui aussi parfait, Jerome
Eugene Morrow (Jude Law), devenu paralysé à la suite d'un accident, ce
que tout le monde ignore...
Bien que l'histoire s'apparente à une science-fiction encore utopique,
avec voyages intersidéraux vers les lunes de Saturne, nous sommes bien
loin des délires façon "Guerre
des étoiles". C'est plutôt du côté de "Minority report", de "The Island", et de l'aspect
aliénation de l'être, qu'il faut se tourner pour trouver des analogies.
L'homme a totalement désactivé la notion de hasard, instaurant un monde
dans lequel la vie est programmée suivant des critères stricts de
perfection. Lorsque, soit le destin (ou ce qui en reste), soit la
volonté humaine, provoque un hiatus dans le déroulement de cette
perfection, comme c'est le cas pour le véritable Jérôme Morrow, il ne
reste plus qu'une voie : l'échange d'un corps contre un rêve.
Plus encore que l'originalité du récit, c'est la forme à travers
laquelle il évolue, qui envoûte. Dans un calme quasi permanent, par
moments glacial, sans poursuites haletantes ou combats Matrixiens,
l'aventure se développe au centre d'un cocon ouaté, au milieu
de décors stylisés à l'extrême, au sein d'une société de laquelle toute
diversité, toute impulsion passionnelle semblent avoir disparu. Cela ne
va pas sans quelque lenteurs, et, sur un drame presque parallèle à
celui de "Sens unique",
nous sommes à mille lieues ici de l'intensité frénétique qui agitait le
film de Roger Donaldson. Mais c'est justement ce détachement inhumain,
cette planification des émotions de robots aseptisés, qui donne à
l'oeuvre d'Andrew Niccol sa marque distinctive et magnétique. Les
bouillonnements intérieurs que l'on devine chez Vincent, chez Irene
Cassini (Uma Thurman) et, surtout, chez Jerôme, bien que
continuellement écrêtés, finissent tout de même par colorer l'ensemble
d'un voile mélancolique touchant. Le spectateur est d'abord précipité
dans un bain de fiction particulièrement typé. Puis, progressivement,
ce qui semblait n'appartenir qu'à un monde utopique, engendre une
résonance universelle, par la grâce de l'émergence d'émotions
contemporaines, de musiques classiques, qui détonent avec le cadre
futuriste. Le rêve fou de Vincent est peut-être futile, dérisoire,
ultime vestige d'une civilisation disparue, toujours est-il que, dans
cette vision terrifiante d'un avenir probable, survit une étincelle
d'humanité à l'intérieur de celui que l'on attend le moins sur cette
fréquence : le représentant (Docteur Lamar) de la confrérie médicale
qui a sans doute grandement contribué à ériger l'ordre nouveau. Une
lueur d'espoir ?
Film sur
IMDB