Dans l'Ouest sauvage, pendant la guerre de Sécession, trois
hommes vont se retrouver sur le chemin d'un chargement d'or volé aux
troupes : un bandit de grand chemin, Tuco (Eli Wallach) ; un féroce
moustachu, qui honore toujours ses contrats, Sentenza (Lee van Cleef)
; un chasseur de primes aussi beau que taciturne et rapide de la
gachette, Joe (Clint Eastwood). Question à mille euros : qui survivra
?...
Après avoir fait ses premières armes de réalisateur dans l'histoire
ancienne romancée ("Le Colosse de
Rhodes" en 1961, et "Sodome & Gomorrhe" de
Robert Aldrich, en 1962), Sergio Leone franchit quelques siècles et
se retrouve, pour notre plus grand plaisir, dans l'ouest américain à
l'époque héroïque des chasseurs de primes et des pistoleros en tous
genres. "Pour une poignée de dollars" (1964) promettait
déjà. "Et pour quelques dollars
de plus" (1965) confirmait grandement l'innovation
stylistique de l'auteur. Mais c'est avec "Le bon, la brute, le
truand", que Leone parvient véritablement à imposer un genre
profondément original qui verra son apothéose dans "Il
était une fois dans l'ouest"
(1968).
Si la complexité, le foisonnement, l'abondance de rebondissements que
recèlent certains scénarios, contribue souvent à l'intérêt ou à
la réussite de l'oeuvre, Leone prouve ici magistralement qu'une
intrigue squelettique ne nuit pas forcément au résultat ! Loin de
là ! A partir d'un canevas ultra simpliste, se déroule devant nos
yeux, pendant deux heures dix, une espèce de pantomime jubilatoire
entre trois personnages, dont les confrontations multiples
s'ornementent de toutes sortes d'habits événementiels et
psychologiques : agressivité, ruse, hypocrisie, calcul, bêtise,
sadisme, ironie... On pourrait presque se croire, par instants, dans
un univers de farce théâtrale, s'il n'y avait pas les giclées de
sang et l'intervention régulière de la Camarde...
Dès l'ouverture du film, la patte du réalisateur éclate dans toute
sa majesté originale : une étendue désertique, le sifflement du
vent, un village abandonné, un chien qui traverse le cadre, et, bien
évidemment, quelques trognes patibulaires, aux trais burinés,
filmés en gros plans. Le détail infime au coeur de l'immensité.
L'étirement du temps, présent ici par intermittence, atteindra sa
pleine expansion dans "Il
était une fois dans l'ouest".
L'homme, sous ses différentes formes, est omniprésent. C'est à
peine si une femme apparaît quelques secondes au tout début.
Pourtant, malgré l'extrémisme des tempéraments que laisse supposer
le titre, les différences entre les trois compères est fort mince.
Tous sont attirés par l'or, tous tuent sans états d'âme, et, si Joe
semble, par nature, exempt du sadisme de Sentenza, sa
"bonté" est néanmoins fort relative. Caractérisées avec
une simplicité absolue, une bouffonnerie qui ne sombre jamais dans le
pastiche ou le ridicule, et une efficacité de chaque instant, les
personnalités se complètent délicieusement. Si Sentenza fait figure
de méchant pur et dur, Tuco ("ugly", c'est-à-dire plus
"moche" que "truand"), affligé de neurones
passablement rouillés, mythomane pittoresque, voire désopilant (sa
chevauchée dans le désert avec son ombrelle est inoubliable !),
finit, malgré sa bêtise, ou grâce à elle, par générer une
certaine sympathie.
Théâtralisation des rapports, des postures, des affrontements,
opposition de personnages logorrhéiques ou taciturnes, rôle
primordial des regards qui se montrent, bien souvent, beaucoup plus
expressifs que des paroles, tout dans cette approche novatrice (à
l'époque) du western classique semble aujourd'hui d'une évidence
magistrale. Et quelle musique !