Ray (Colin Farrell) est un jeune tueur à gages.
A la suite d'une bavure lors d'un contrat londonien, et en compagnie de
son "formateur", Ken (Brendan Gleeson), il est envoyé par son
commanditaire, Harry Walters (Ralph Fiennes), dans la ville de Bruges.
Les deux hommes parcourent la ville en attendant les ordres du
"patron". Ray fait la connaissance d'une charmante jeune fille, Chloë
Villette (Clémence Poésy)...
Au
rayon des évidences incontestables, une première est à noter : les
cinéphiles qui s'attendent à assister à un spectacle mouvementé,
haletant, façon "La
mémoire dans la peau" ou même le premier James Bond venu,
peuvent sans regret passer leur chemin. Le film n'est pas destiné à
combler leurs attentes. A vrai dire, il ne se passe pas grand chose
durant la première heure, tout au moins sur le plan strict de l'action.
Nos deux tueurs esseulés visitent la romantique ville de Bruges (un
personnage à part entière dans l'histoire), et nous les suivons,
stupéfaits du plaisir qui accompagne ces pérégrinations pépères.
Plaisir réel, car très rapidement s'impose une seconde évidence : il
est rarissime de voir confrontés, associés, avec autant de calme
aplomb, l'humour décalé et le drame, la violence brute et l'humanité,
le rire et la mélancolie profonde, les valeurs nobles de l'amitié, du
respect, avec la fonction de tueur à gages, tout cela sans que les
opposés se phagocytent ou sombrent dans le ridicule ! Et c'est
justement à cet improbable miracle d'équilibre en apesanteur que se
hisse l'oeuvre ! Unité de lieu, de temps, d'action, mais surtout de
ton, car tous les protagonistes, qu'ils soient principaux ou très
secondaires (Marie (Thekla Reuten), Yuri (Eric Godon), Eirik (Jérémie
Renier)), jouent tous la même musique décalée dans ce psychodrame aux
enjeux subtilement absurdes.
Très
écrit (trop, argueront peut-être nombre de spectateurs), très
intelligemment conduit, constellé de dialogues faussement simplistes,
capable de passer en une fraction de seconde de la comédie au drame, de
l'irréel décalé au réalisme le plus brutal, le film parvient à captiver
dans tous les registres qu'il explore. Même la visite de Bruges (ce
"trou du cul du monde", dixit Ray), en compagnie d'un nihiliste
dépressif et d'un fondu de culture médiévale, est un moment
d'excitation permanent. Peuplée de personnages pittoresques mais jamais
ridicules, à la fois émouvante, voire ponctuellement poignante,
sensible, émoustillante, toujours surprenante, habitée par un Colin
Farrell profondément expressif, l'oeuvre permet aussi de découvrir un
Ralph Fiennes intégralement déjanté, virant à la vitesse de l'éclair du
franchement hilarant au profondément inquiétant, qui conjugue un sens
de l'honneur
plus que particulier à une délectation de la grossièreté en total
décalage avec la rigidité compassée de son visage. Et tout cela
accompagné par une composition originale, au piano, de Carter Burwell.
Dans
le genre, une réussite totale !
Bernard
Sellier