Don Johnston (Bill Murray) est un Don Juan fatigué, à l'orée de
la vieillesse. Sa dernière conquête en date, Sherry (Julie Delpy),
vient de le plaquer. Il reçoit une lettre anonyme écrite par une
ancienne maîtresse, l'informant qu'il est père d'un fils de 19 ans.
Son voisin et ami Winston (Jeffrey Wright), grand amateur d'enquêtes
policières, décide d'effectuer des recherches à la place de Don. Ce
dernier ayant consenti à livrer à Winston cinq noms de femmes ayant
pu être enceintes, il se voit remettre par son ami un itinéraire à
parcourir pour découvrir la clé de l'énigme...
S'éloignant de plus en plus des excès comico-dépressifs qu'il
affichait, par exemple, dans "Quoi de
neuf, Bob ?", Bill Murray se rapproche, presque
dangereusement !, du no man's land expressif intégral. Son personnage
de voyageur paumé dans "Lost in
Translation" constituait déjà une incursion dans le domaine
de l'ascétisme communicatif. Dans le cas présent, le personnage
qu'il habite, si l'on peut employer ce verbe pour caractériser la
manifestation d'un être intérieur aussi absent, glisse à la surface
de la vie avec plus de légèreté qu'un papillon sur une fleur.
Durant toute la durée de l'histoire, seul son regard semble vivant.
Fidèle au minimalisme qui transformait déjà "Dead Man" en
un pensum particulièrement soporifique, Jim Jarmusch repique au
jeu en construisant un scénario dont le moins que l'on puisse dire
est qu'il n'a pas dû donner des crampes neuronales à son concepteur
! Mélange de quête intérieure (mais encore faudrait-il pour qu'il y
ait quête qu'une évolution, si minime soit-elle, se fasse sentir !),
et de road movie atone, la narration ne conduit pas, comme c'est la
coutume, d'un point A jusqu'à un point Z, mais d'un point A vers son
frère jumeau A'. Autant dire que le voyage ne bouscule pas les
idéologies internes du "héros". L'austérité expressive
peut se révéler juste et constructive, à partir de l'instant où
elle permet à la matrice profonde de jaillir dans sa plénitude sans
être restreinte, mutilée, par un écrin trop luxuriant. Mais, en
l'occurrence, elle ne sert qu'à mettre en exergue le vide
scénaristique ambiant. La "nostalgique encore amoureuse" :
Laura (Sharon Stone), le "glaçon mystérieux" : Dora
(Frances Conroy), la "mystique allumée" : Carmen (Jessica
Lange), "l'hystérique vindicative" : Penny (Tilda
Swinton)... Quatre personnalités stylisées qui, loin de générer un
bouillonnement intérieur régénérateur chez leur amant commun,
semblent réduites à l'état de jalons abstraits pour un touriste
apathique. Quant au dénouement... ceux qui ont vu le film
comprendront pourquoi il est inutile de le mentionner !
Le plus étonnant demeure que cet ensemble transparent se regarde avec
un certain plaisir. Un peu à la manière dont on écoute, les yeux
fermés, un nocturne de Chopin. Au fil des séquences, des plans
fixes, s'installe une petite musique languissante, qui finit par
exercer sur la conscience somnolente un commencement de fascination.
Mais lorsque le générique se déroule, lorsque l'éveil se réalise,
il est difficile de ne pas se dire que cet interlude longuet frôlait
dangereusement l'insipide...
Bernard
Sellier