Georges Laurent (Daniel Auteuil) est le
Bernard Pivot contemporain. Son émission télévisée, dans laquelle il
reçoit les auteurs en vogue, jouit d'une audience remarquable. Sa
femme, Anne (Juliette Binoche), travaille pour une maison d'édition.
Ils ont un fils, Pierrot (Lester Makedonsky), qui ne pose pas de
problèmes particuliers. Un jour, ils trouvent devant leur domicile une
cassette video, sur laquelle sont enregistrés les mouvements devant
leur maison. Plusieurs autres enregistrements suivent. La police se
déclare impuissante. Georges rend visite à sa mère (Annie Girardot),
qui vit toujours dans le grand domaine où il a été élevé. L'atmosphère
s'alourdit au sein du couple, car Georges paraît cacher une partie de
son passé...
Michael Haneke aime incontestablement intriguer, surprendre ou choquer.
Nous sommes très loin, ici, de la sauvagerie sadique et barbare de
"Funny games". Pourtant, aussi étrangers qu'ils semblent, a priori,
être l'un à l'autre, les deux sujets abordent les même thèmes majeurs :
l'intrusion dans l'intimité d'un couple, la falsification, l'apparente
gratuité des actes. Si l'on excepte les quelques secondes sanglantes,
qui jaillissent, telle la lave d'un volcan en éruption, au détour d'une
séquence que l'on attendait tout autre, l'ensemble paraît nimbé d'un
calme trompeur que la mise en scène, machiavélique, plaque sur le
bouillonnement intérieur des personnages. Entre les mains d'un
réalisateur standard, le sujet aurait été enveloppé, trituré, secoué
dans un habit houleux, tapageur, dans un montage épileptique. A
l'opposé, Michael Haneke nous gratifie de longs plans fixes (le premier
dure 3 minutes pleines !), jouant sur les images réelles et les images
captées par le mystérieux observateur, sur l'interpénétration de
l'objectif et du subjectif.
Tout comme c'était déjà le cas dans "Funny games", il étudie les effets
en laissant les causes dans une ombre volontairement opaque. Pourquoi
les jeunes sadiques torturaient-ils des familles inconnues ? Nous ne le
savons pas. Pourquoi Georges est-il harcelé, tout d'un coup, pour des
actes commis trente ans plus tôt ? L'important n'est manifestement pas
là pour le réalisateur. D'ailleurs, le dénouement, dans sa banalité
dérisoire, semble un pied de nez à la dramaturgie ténébreuse qui s'est
développée tout au long de la quête. L'essentiel est dans l'observation
de la corruption intérieure de l'être, dans celle de la dissolution
lente, inexorable, que le mélange honte-culpabilité-dissimulation, à
l'image d'un acide chimique, va opérer au sein du couple.
Forme et fond semblent antinomiques. La réaction spontanée, primaire,
est de s'écrier : comment ? Voilà deux individus persécutés, espionnés,
menacés, et la caméra semble aussi sage, engourdie, placide, que si
elle filmait un homme dormant sur un lit après une journée de travail !
Aberrant ! Désarmant ! Oui, Michael Haneke aime jouer. Avec nos
attentes, avec nos nerfs, avec l'émotion que l'on aimerait voir
jaillir, avec les réponses que notre cerveau aimerait entendre ! Et
qu'il ne fournira jamais ! Sadisme ? Manipulation ? Plaisir de la
frustration, de s'arrêter au bord de l'explicatif pour conserver le
mystère du non-dit... A chacun de se faire son interprétation interne.
Ce qui est certain, c'est que, par son art de montrer tout en
dissimulant, Haneke a le pouvoir de générer chez le spectateur les
émotions les plus opposées : envoûtement, agacement, insatisfaction,
dégoût, curiosité, excitation... Bien peu nombreux sont les créateurs
capables d'une telle performance !