Le résultat d'un tournage de
plusieurs années sur les bords du lac Victoria, en Tanzanie. Là, se
sont développées, depuis peu, une industrie très particulière.
L'introduction de la perche du Nil a provoqué la disparition de la
quasi totalité des espèces préexistantes et a généré un commerce pour
le moins éclectique. D'énormes avions-cargos russes emportent vers
l'Europe des dizaines de tonnes de filets. Mais ce que l'on savait
beaucoup moins, c'est que les mêmes Iliouchine reviennent en Afrique
chargés d'armes, afin d'alimenter les multiples guerres qui déciment le
continent...
Une oeuvre a priori déroutante pour tous les habitués des documentaires
traditionnels qui livrent des kilomètres de commentaires, souvent
pesants, en voix off. Ici, rien de cela. Comme l'explique avec beaucoup
de sensibilité, de pénétration, et d'humanité le réalisateur, dans un
commentaire de trente minutes sur le film, le but était, avant tout, de
permettre au spectateur de "travailler" mentalement, de construire ses
propres conclusions, sans que lui soit donnée, préalablement mâchée, la
synthèse horrifique des séquences qui lui sont présentées. Absence
totale donc, d'explications, qui l'auraient installé dans un état
passif.
Ce n'est pas tant d'un documentaire qu'il s'agit, que d'un assemblage
de "tranches de vies". Les personnages qui expriment, de manière
évolutive, leurs sentiments, leurs vérités, ont été choisis par Hubert
Sauper. Ils sont devenus, au fil des années, sinon des amis, du moins
des individualités avec lesquelles il a partagé de nombreux moments. Au
terme d'un montage voulu progressif dans la perception des tempéraments
(les pilotes russes sont, au commencement, des rustres antipathiques,
puis acquièrent, au final, une humanité presque touchante), se met en
place une imagerie cauchemardesque de la mondialisation, sans que les
différentes pièces du puzzle, à quelques exceptions près, se montrent
intolérables. La folie générée par l'appât du gain des multinationales
se manifeste bien sûr dans la vie quotidienne de ces malheureux
exploités qui sont réduits, pour survivre, à la prostitution et à la
consommation, pour ne pas mourir de faim, des squelettes de poisson
avariés. Mais elle est aussi dans le délabrement inconcevable d'un
aéroport, qui voit circuler un nombre important de gros porteurs :
étonnante scène burlesque d'ouverture, digne de Sergio Leone, où l'on
voit le contrôleur aérien poursuivre de sa hargne une guêpe, sans se
préoccuper le moins du monde de l'Iliouchine qui atterrit,
pour la simple raison que la radio ne fonctionne pas et que c'est un
simple phare vert qui indique au pilote qu'il peut atterrir !
Darwin n'a certes pas grand chose à voir dans le délire qui nous est
présenté (le sujet de l'anéantissement des espèces par la perche du Nil
est à peine évoquée trente secondes). Mais c'est bien d'un cauchemar
démesuré qu'il s'agit ! Celui qui atteint, de toutes les manières
possibles ("The Constant
Gardener"), un continent à genoux...