Maurice Legrand (Michel Simon) est un homme
effacé, sérieux, caissier dans une grande maison de bonnetterie, et
peintre à ses heures. Il fait un soir la connaissance d'une jeune
femme, Lucienne Pelletier, dite Lulu (Janie Marèze) qui vient d'être
brutalisée par son amant, André Govain, Dédé (Georges Flamant). Maurice
la raccompagne chez elle et devient son "protecteur". Il lui offre
quelques tableaux que Dédé vend à une galerie d'art en les présentant
comme des oeuvres d'une artiste américaine...
Ce film est quelque peu le symétrique du merveilleux "Panique" de Julien Duvivier,
tourné quinze ans plus tard. Outre la présence de Michel Simon dans des
rôles partiellement parallèles, on retrouve le même duo infernal et
machiavélique. Janie Marèze (qui devait mourir dans un accident de
voiture quinze jours après la fin du tournage), ne le cède en rien dans
l'abomination, à Viviane Romance, bien au contraire, tandis que Georges
Flamant campe un souteneur parfaitement odieux. Par une suite de
tableaux courts, incisifs, d'une efficacité scénaristique implacable,
Jean Renoir construit un plan diabolique d'où nulle lumière ne jaillit.
Contrairement à l'oeuvre de Duvivier, tous les personnages sont ici
fréquemment médiocres, souvent noirs et d'une méchanceté foncière. Pas
un pour racheter l'autre ! Mais, contrairement à l'émouvant Monsieur
Hire, dont la souffrance viscérale déterminait une profonde émotion,
Maurice Legrand est ici dépeint avec une sorte de distanciation qui
nous le rend étranger et, à la limite, indifférent. Le déchirement
qu'il vit et la perfidie qui en est la conséquence donnent une
impression de composition artificielle à laquelle on adhère
difficilement. L'architecture de ce drame passionnel à la Zola est
rigoureuse, mais l'émotion est comme gommée par un monolithisme
excessif des protagonistes, ainsi qu'un détachement
volontaire, symbolisé d'ailleurs, dans l'ouverture de
l'histoire, présentée par les marionnettes de Guignol.
Sombre, tendu, ascétique, mais partiellement convaincant.