Octobre 1993, Mogadiscio en Somalie. Les
forces américaines organisent un raid destiné à capturer un chef de
guerre. L'opération qui devait être aussi rapide qu'efficace, tourne au
pur désastre après que l'un des hélicoptères de combat ait été
abattu.
Que de métamorphoses, en quelques décennies, dans le film de guerre !
Jusqu'aux années 60, 70, les combats faisaient leur entrée dans notre
salon de façon soft. Les morts s'écroulaient proprement, de manière
presque abstraite. Puis, tout ce visuel clean s'est peu à peu fêlé.
"Croix de fer", "Voyage au bout de l'enfer" et bien d'autres ont ouvert
la porte au réalisme cruel. Aujourd'hui, "Il faut sauver le soldat
Ryan" ou "Stalingrad" nous immergent au milieu du sifflement des
balles, des corps déchiquetés, de l'horreur (im)pure.
Ridley Scott est sans doute l'un des réalisateurs qui a abordé, souvent
avec une indéniable réussite, le plus grand nombre de genres. Avant "Gladiator" qui rajeunissait
la forme oubliée du péplum, il avait visité le conte fantastique ("Legend"), le road movie ("Thelma
et Louise"), l'horreur ("Hannibal", "Alien"),
l'anticipation ("Blade runner"),
le policier ("Black rain"),
l'épopée ("1492, Christophe Colomb"). Impressionnant pour une
filmographie somme toute restreinte ! Aujourd'hui c'est le film de
guerre qu'il fait exploser devant nous.
Les premières minutes possèdent quelquefois un impact profond sur le
spectateur. Comment ne pas être marqué de façon indélébile par le début
de "Le dernier des Mohicans"
et cette musique sourde qui gronde et s'enfle graduellement pour
exploser dans la sublime mélodie de Randy Edelman, ou celui de "Pulsions" avec l'adéquation
quasi hypnotique du thème de Pino Donaggio et du corps
d'Angie Dickinson. Bien sûr, une ouverture inspirée n'est pas le gage
d'une oeuvre réussie. Ici, les quelques premières images, grisâtres,
soutenues par un thème désolé, sont un portail vers la possibilité
d'une grande réussite.
A la fin de ces deux heures de cauchemar, les commentaires manquent
devant ce carnage délirant, ce gigantesque cache-cache mortel avec les
tireurs qui surgissent de nulle part, cette course éperdue devant la
mort qui jaillit en un éclair, cette énergie instinctive qui soutient
les corps dans leur fuite au milieu des ruines fumantes, dans leur
quête éperdue de l'abri improbable. Les visages sont souvent
méconnaissables, les repères sont souvent perdus, on ne sait plus qui
est où, et c'est toute la réussite du film qui nous assène la folie de
cette mission devenue un impressionnant et mortel foutoir.
Comment l'Eglise du Moyen-Age a-t-elle pu avoir l'idée aberrante
d'inventer un prétendu "enfer" lorsque l'on assiste à la sauvagerie qui
accompagne l'humanité depuis ses premiers balbutiements. Comment
pourrait-on croire une seconde qu'il existe dans l'au-delà un lieu
infernal pire que celui qui sévit aux quatre coins de cette terre ?
Comment ne pas croire que les seuls êtres heureux sont ceux qui ont la
chance de laisser leurs corps dans ce monde pour gagner enfin une paix
qui devrait être perpétuellement en nous et autour de nous ?
On ressort de cette vision apocalyptique horrifié, écoeuré, épuisé, ne
gardant peut-être, pour nous sauver du désespoir, que l'une des images
finales : celle où l'on voit les blindés regagnant la base ralentir
pour laisser passer un vieillard portant un enfant mort dans ses bras.