De nombreux enfants, initiés au vol par deux
sœurs siamoises, Zette et Line (Odile Mallet-Geneviève Brunet), dans
une zone portuaire, disparaissent, enlevés par Krank (Daniel Emilfork),
création artificielle, qui a le malheur de ne jamais rêver. Il espère
ainsi pouvoir capturer les songes de ses petits kidnappés, mais ceux-ci
ne font que des cauchemars. One (Ron Perlman), dont le frère adoptif,
Denrée (Joseph Lucien), a disparu, cherche désespérément, en compagnie
d'une fillette, Miette (Judith Vittet), à le retrouver, mais il sont
faits prisonniers par d'étranges cyclopes, qui ne voient que par
l'intermédiaire d'un oeil artificiel, fourni par Krank en échange des
enfants...
S'il est un point sur lequel il est impossible d'éviter un consensus
absolu, c'est bien l'originalité tous azimuts de cette oeuvre !
L'histoire, tout d'abord, espèce de croisement déjanté entre
contes horrifiques (où les petits enfants sont traumatisés par des Père
Noël violemment hideux), dérive psychanalytique, drame misérabiliste,
cauchemar futuriste. Les décors, ensuite. Un monde plutonien, glauque,
glacial, éternellement humide, brouillasseux, à dominante verdâtre
sale, hérissé de machineries démentielles, qui semble appartenir à une
planète détritus, en comparaison de laquelle notre terre semble un
chaud paradis accueillant. Les personnages, enfin. Ils composent une
galerie de monstres en tous genres, de trognes impossibles, qui
rivalisent d'hystérie et d'exaltations morbides. On ne sait trop lequel
l'emporte en luxuriance loufoque, de l'ignoble Krank jusqu'à son
concepteur, Irvin, réduit au volume d'un cerveau flottant dans un
aquarium, en passant par toute une kyrielle de faciès délirants : la
Princesse naine, les sœurs siamoises aux rictus sinistres, Marcello
(Jean-Claude Dreyfus), zombie shooté à mort aux opiacés, les cyclopes
(la "race supérieure" !), aux yeux remplacés par des loupes cuivrées,
les six clones grimaçants et débiles (Dominique Pinon, délectable), ou
même le "héros", One, à côté duquel Stallone passerait pour un génie
intellectuel. Seule échappe à ce désastre humain global, la petite
Miette, sorte de Cosette dopée aux amphétamines, et les quelques gamins
qui l'accompagnent.
Cela fait tout de même beaucoup ! Le spectateur est donc plongé corps
et biens, sans un instant de répit, dans ce magma passablement
répugnant de déchets en tous genres, et suit, tant bien que mal, cette
improbable quête. Il n'est pas sûr qu'il en ressorte indemne, et cet
ensemble de visions cauchemardesques, renforcées encore par les effets
du style gros plans, distorsions en tous genres, s'imprime durablement
dans la mémoire, comme le ferait la contemplation d'un OVNI totalement
étranger à notre conscience de l'expérimentation terrestre.
Il y a pourtant, dans cet amoncellement permanent et excessif de
sordide, un important risque de nausée. Contrairement au "Fabuleux destin d'Amélie Poulain", il semble qu'ici
l'originalité glauque soit recherchée pour elle-même, dans cette
descente aux enfers où chaque personnage pousse jusqu'à l'extrême un
numéro, certes parfois jouissif dans sa manifestation délirante, mais
d'où la sensibilité est quasiment absente. L'hyper-prédominance de la
forme sur le fond, étouffe, dès sa naissance, le moindre germe
d'émotion susceptible de pointer au détour d'une rencontre ou d'un
drame.