Jules César (Rex Harrison)
vient de vaincre à Pharsale, Pompée, son ancien "associé", qui s'enfuit
en Egypte. Tandis que Marc-Antoine (Richard Burton) rentre à Rome,
César se rend en Egypte où une rivalité mortelle divise les deux
dirigeants du pays : Cléopâtre (Elizabeth Taylor) et son frère Ptolémée
(Richard O'Sullivan). Rome est en effet "tutrice" du pays des Pharaons.
Lorsque le vainqueur des Gaules arrive avec une petite troupe à
Alexandrie, il est accueilli plus que froidement par Ptolémée, dont la
soeur s'est, paraît-il, enfuie dans le désert. En fait, elle réintègre
le palais royal de nuit, dissimulée dans un tapis. Sa volonté est
claire : que César balaie son frère, afin qu'elle seule, fille d'Isis,
règne sur le pays. Le général romain fait mettre le feu aux navires
egyptiens qui menaçaient de l'attaquer, mais l'incendie se propage aux
bateaux marchands du port d'Alexandrie et à la grande bibliothèque qui
est détruite. César devient l'époux de Cléopâtre et lui donne un fils,
Cesarion. Contraint de rentrer à Rome, il y est nommé "dictateur". Mais
son désir est de devenir Roi, ce qui n'est guère du goût de nombreux
sénateurs, parmi lesquels Cicéron (Michael Hordern) et surtout de son
propre fils adoptif, Brutus (Kenneth Haig). Cléopâtre arrive en grande
pompe à Rome, accompagnée de son fils. Nous sommes bientôt aux Ides de
Mars...
Difficile d'imaginer que le même réalisateur ait pu donner naissance à
ce colossal peplum (auquel deux autres metteurs en scène ont aprticipé
: Rouben Mamoulian et Darryl F. Zanuck), et à ces petits bijoux
d'humour intimiste que sont "Les aventures de Madame Muir" (1947) ou "Le limier" (1972), son dernier
film. Ici, nous sommes dans le colossal, le grandiose, le démesuré.
Dans l'époque héroïque où les décors majestueux et les foules qui se
présentaient à nos yeux ne sortaient pas d'un ordinateur.
Les moments majestueux, visionnaires, ou intenses ne manquent pas : le
tombeau d'Alexandre, l'entrée de Cléopatre à Rome, l'assassinat de
César, la bataille d'Actium, le palais d'Alexandrie... A côté de ces
séquences royales, s'installent de nombreuses scènes intimistes, dans
lesquelles l'analyse psychologique le dispute à la manipulation
politique. L'équilibre entre ces deux opposés n'est pas facile à tenir
sur une durée aussi importante (quatre heures !). Le réalisateur y
parvient cependant bien, même si maints passages sont particulièrement
verbeux. Les personnages prennent, malgré le décorum qui les écrase
parfois, une dimension supra humaine, qui les place d'emblée au
panthéon des créateurs de l'histoire. Si les raccourcis narratifs sont
inévitables dans une exploration qui couvre plusieurs années (on a
l'impression que les allers et retours à Rome se font en Concorde !),
il n'en demeure pas moins que les différents intérêts, jalousies,
haines, manipulations, sont rendus avec une énergie spectaculaire qui
ne masque jamais la profondeur.
Cette oeuvre a permis la révélation d'Elizabeth Taylor. Il faut dire
que si les décorateurs n'ont sans doute pas chômé, les costumiers, eux,
ont dû s'en donner à coeur joie ! Il serait intéressant de décompter le
nombre de tenues, toutes plus affriolantes, somptueuses et impériales
les unes que les autres, qu'endosse l'actrice au cours de ses
apparitions ! Ne parlons même pas de ses coiffures qui captent le
regard comme le ferait une rivière de diamants. L'excès n'est sans
doute pas loin. Pourtant, malgré tout ce clinquant et ce faste
superficiels, la personnalité profonde ne parvient pas à être occultée,
tant la flamme qui irradie cette femme-reine s'exalte en permanence au
contact des hommes qui la convoitent. Le face à face avec César ne
manque pas de piment, mais c'est évidemment sa confrontation guerrière
avec Antoine-Burton qui s'impose comme magistrale, annonçant à
plusieurs reprises les scènes de ménage infernales que Mike Nichols
mettra en scène trois ans plus tard, dans "Qui a peur de Virginia
Woolf". Richard Burton et Rex Harrison ne manquent ni de grandeur ni de
charisme dans l'incarnation de ces deux personnalités géantes,
parvenant même à insuffler une certaine authenticité à leurs
prestations. Sans doute est-il plus difficile d'oublier le masque de la
star Elizabeth Taylor, derrière la voluptueuse et plantureuse plastique
de la Reine d'Egypte. Cette rutilance des costumes (astiqués au point
de rivaliser avec les rayons solaires), des décors, paraît étrange
aujourd'hui, lorsque l'on entre, par exemple, dans le monde d'"Alexandre", revisité par
Oliver Stone, dans lequel la splendeur cohabite avec la noirceur ou le
nauséeux. Vestige d'une époque révolue, cette oeuvre à la mégalomanie
aussi désarmante que magnétique, à la grandiloquence souvent excessive,
demeure tout de même un joyau précieux.