24 Heures dans la vie de quelques habitants de Los Angeles. Rick Cabot
(Brendan Fraser), Procureur, et sa femme Jean (Sandra Bullock), se font
voler leur véhicule par deux jeunes Noirs armés. Un officier de police,
William Lewis est abattu, apparemment en état de légitime défense, par
un collègue, Conklin (Martin Norseman). John Ryan (Matt Dillon), un
flic raciste, se plaît à humilier un couple noir, Cameron (Terrence
Howard) et Christine Thayer (Thandie Newton), qu'il arrête sans raison.
Son coéquipier, Tom Hansen (Ryan Phillippe), écoeuré, demande à son
supérieur un changement d'affectation...
La construction scénaristique sous forme de pièces de puzzle, livrées
partielles et brutes, en ordre dispersé, puis progressivement
repositionnées à leur place, semble faire de plus en plus d'adeptes.
Pour sa première grande oeuvre cinématographique en tant que
réalisateur, Paul Haggis n'a pas choisi la facilité. Tout au moins sur
le plan du découpage narratif. Il faut dire que ses qualités en tant
que scénariste (surtout pour la télévision) lui permettaient de
labourer en terrain bien connu.
Encensé par nombre de critiques et récompensé à maintes reprises, le
film laisse pourtant perplexe. Construit à la manière des récits
éclatés façon "11h14", dont
Alejandro González Iñárritu s'est fait le chantre ("Amours chiennes",
"Babel", & "21 Grammes"),
le scénario présent se démarque assez nettement de ses prédécesseurs.
Alors que le Mexicain bâtit son histoire un peu à la manière d'une
pyramide, en commençant par des blocs épars pris sur la base, pour
concentrer petit à petit la dramaturgie sur le point focal du
sommet-dénouement, Paul Haggis donne à sa narration une forme beaucoup
plus lâche, laissant en suspens certains fragments. Certes, les
personnages ont des points de contact : parfois frôlements, parfois
heurts violents. Mais le tissu qui semble, par moments, se tricoter de
manière serrée, laisse apparaître un jour dans les minutes qui suivent.
C'est sans conteste une qualité : il n'y a pas réellement une
focalisation de tous les événements sur un regroupement final, comme
l'opère par exemple "11h14",
de manière malicieuse, mais assez primaire et artificielle. C'est aussi
un inconvénient : en voyant les interconnections se distendre
régulièrement, d'une part le spectateur perd ponctuellement le fil
conducteur, ce qui minimise l'impact dramatique, et, d'autre part, en
multipliant le nombre de protagonistes, une dilution psychologique
s'opère. C'est ainsi que certaines individualités prennent davantage
l'aspect d'archétypes simplistes (le flic raciste, les jeunes Blacks
rebelles) plutôt que celui d'êtres humains charnels et souffrants.
Heureusement, cette impression est démentie par plusieurs exemples.
Sans pathos, sans tomber dans de spectaculaires effets tragiques,
l'histoire recèle des moments magiques, au premier rang desquels se
situe l'agression du serrurier par son client Irakien.
Sans mésestimer la remarquable construction de l'oeuvre, il est
également possible de se poser la question de son but. Celui-ci ne
semble pas évident. Vers quel objectif Paul Haggis a-t-il voulu diriger
sa création ? Est-ce une dissection du tissu karmique, avec ses actions
et réactions ? Est-ce un pamphlet social ? Sont abordés, en effet, mais
la plupart du temps très anecdotiquement, les problèmes du racisme, des
défauts de la couverture sociale, des assurances, de l'insécurité, de
la corruption... Est-ce une approche de l'initiation individuelle, de
la prise de conscience générée par les souffrances vécues ?
C'est à la fois un peu de tout cela. En l'occurrence, il est permis de
regretter le "un peu", car la dispersion des approches et des
thématiques nuit en partie à l'humanité spontanée qui clôt ce tableau,
à la fois terrifiant et porteur d'espoir.