Andreï
Semionovitch Filipov (Aleksei Guskov) a été dans les années 80 un chef
d'orchestre encensé. Mais sa carrière est brutalement interrompue
lorsqu'il prend la défense de musiciens juifs. Ivan Gavrilov (Valeriy
Barinov), membre pur et dur du parti communiste, intervient au beau
milieu d'un concert public où se jouait le concerto pour violon
de Tchaikovsky, et brise la baguette du chef. Rejeté, humilié, Andreï
sombre dans l'alcool et, comme la plus grande partie de ses musiciens,
est contraint d'accepter un travail indigne de son génie. Trente ans
plus tard, il est balayeur au Bolchoï. Il prend connaissance, par
hasard, d'un fax envoyé par le théâtre du Chatelet de Paris, offrant à
l'orchestre russe de jouer quelques semaines plus tard dans la capitale
française, en remplacement du Los Angeles Philarmonic, indisponible.
Pour Andreï, c'est la révélation. Il doit reconstituer son orchestre,
le faire passer pour celui du Bolchoï, et donner à Paris ce concerto
pour violon dramatiquement interrompu trois décennies plus tôt. La
soliste devra obligatoirement être Anne-Marie Jacquet (Mélanie
Laurent), une artiste de premier plan, qui n'a jamais connu ses
parents...
Etrange fourre-tout que cette aventure hautement improbable.
Etrange mais profondément humaniste et sympathique. On y trouve une
dénonciation sans ambages des purges communistes, du milieu pour le
moins glauque des responsables culturels français ( avec un couple
Berléand-Abelanski épatant ), un constat humoristico-amer des
magouilles qui gangrènent la société russe actuelle, ainsi qu'un hymne
vibrant au pouvoir fédérateur de la musique. La narration s'adapte à
cet éventail éclectique, passant tour à tour du sourire à l'émotion, du
rire aux larmes, de la truculence à la réserve, du désordre à
l'harmonie, donnant au spectacle une multitude de coloris qui peut
dérouter, d'autant plus que le trait peut se révéler par instants aussi
lourd qu'il sera aérien dans la minute qui suit, mais dont la richesse
est particulièrement gratifiante. La vraisemblance n'est pas à l'ordre
du jour, il ne faut pas se leurrer. Sans être connaisseur en technique
instrumentale, il semble tout de même hautement improbable qu'une
artiste qui s'est toujours refusée à interpréter le concerto de
Tchaikovsky soit capable, sans répétitions et accompagnée par des
musiciens n'ayant jamais joué ensemble, de donner naissance à une
prestation aussi mémorable. Mais qu'importe ! Nous sommes dans le rêve
absolu, celui d'un monde éthérique dans lequel les sublimes mélodies
prennent un ascendant définitif sur les dogmes mortifères et les
idéologies perverses. A ce titre, tout comme dans "La tentation de Venus",
dont le film de Mihaileanu semble souvent très proche narrativement, le
final est un moment enthousiasmant, avec un violon incandescent qui
transporte l'âme et le coeur dans un univers de beauté absolue. Il
serait également injuste de passer sous silence l'interprétation
magistrale que donne Aleksei Guskov de cet artiste au génie piétiné,
ainsi que celle de la toujours radieuse Mélanie Laurent, qui nous avait
déjà enchanté dans le drame de Philippe Lioret "Je vais bien, ne t'en fais pas".