Chuck Barris (Sam Rockwell) est un homme ordinaire, qui se voudrait
extraordinaire. Il rêve de devenir une vedette de télévision, mais
invente des concepts d'émissions qui ne sont pas du goût des
producteurs de l'époque. Il faut préciser qu'en 1960-1970, les
Américains sont particulièrement engoncés dans une morale pudibonde,
et surtout préoccupés de combattre l'hydre communiste. Chuck est un
jour contacté par un homme mystérieux, Jim Byrd (George Clooney), qui
lui offre de devenir tueur indépendant aux ordres de la CIA. L'une de
ses émissions ayant été acceptée, il peut ainsi cumuler travail
exotérique et missions secrètes. Il accompagne en effet les candidats
gagnants à l'étranger, ce qui lui permet d'opérer incognito ses
exécutions...
Pour une première réalisation, George Clooney nous offre une oeuvre
tout à fait intéressante, capable d'enthousiasmer, par sa diversité
et sa richesse, un large éventail de spectateurs. Au premier abord,
nous sommes en présence d'une biographie frivole, animée, brillante,
qui met en avant la superficialité d'un homme égocentriste, en la
colorant d'une ironie bon enfant. Un peu à la manière dont est
dépeint le Nick Naylor de "Thank
you for Smoking". Chuck est un salaud, certes, imbu de
lui-même, considérant la femme avec le même intérêt qu'une
bouteille de whisky, mais, finalement, plus pitoyable que véritablement
mauvais. Même s'il est prêt à toutes les bassesses pour conserver sa
liberté individuelle et pour devenir une idole du petit écran, son
aspect falot, merveilleusement rendu aussi bien dans le physique
passe-partout que dans l'interprétation, par Sam Rockwell, le rend
presque attachant. Conscient du pouvoir hypnotique que la télévision
recèle, il invente, bien avant l'heure, le concept de télé-poubelle
qui nous envahit aujourd'hui de toutes parts. Flatter les penchants
vulgaires et les bas instincts du téléspectateur moyen ne peut que
servir l'audience.
Pourtant, si l'on gratte, ne serait-ce que superficiellement, le vernis,
on découvre un tout autre Chuck ! Sous le manteau d'un Monsieur tout le
monde arriviste, se cache un personnage d'autant plus dangereux qu'il ne
semble pas établir de différence morale entre les jeux puérils qu'il
invente, et l'exécution d'un homme qui n'a pour tort que de figurer sur
une liste de prétendus dangereux communistes ! Dès lors, derrière le
présentateur désinvolte, évanescent, apparaît une sombre
personnalité, dans laquelle des traumatismes d'enfance ont disposé,
soigneusement cachés, des implants agressifs, qui ne demandent qu'à
recevoir l'autorisation de se libérer. Celle-ci prend la forme d'une
"Chasse aux Sorcières", où les "Rouges" prennent
la place laissée vacante par les Juifs. Sans avoir l'air d'y toucher,
tout en conservant un style décontracté, doucement amer, l'histoire
s'imprègne progressivement d'une horreur ordinaire, d'autant plus
glaçante qu'elle apparaît banalisée, simple comme un coup de fil.
Chuck, l'assassin, n'a rien de l'être secret, imposant, menaçant, de
l'espion perfide, redoutable. Ce pourrait être notre voisin, notre
beau-frère, l'homme à qui nous serrons la main tous les jours, avec
qui nous plaisantons devant un apéritif. La mise en scène, le montage,
épousent parfaitement l'intention du réalisateur, qui est d'entretenir
une ambiguïté naturelle sur une personnalité qui oscille constamment
entre inconsistance, mondanité, et obsession criminelle. Quant aux
décors, incursions de noir et blanc, couleurs travaillées, tantôt
délavées, tantôt agressives, elles rendent à merveille l'atmosphère
des années 50-70. Peut-être est-il possible de regretter que l'aspect
farce l'emporte haut la main. Toujours est-il que l'ensemble se révèle
aussi excitant qu'intelligent et générateur de réflexion.
Bernard
Sellier