Une
petite ville apparemment tranquille voit soudain surgir des dizaines de
lettres anonymes, fustigeant le comportement de certaines
personnalités. C'est principalement le docteur Germain (Pierre
Fresnay), récemment arrivé, qui est visé par les calomnies, et accusé
de pratiquer des avortements clandestins. Est également mise au jour
une prétendue liaison qu'il entretiendrait avec la jeune et charmante
Laura (Micheline Francey), épouse du vieux psychiatre Michel Vorzet
(Pierre Larquey)...
Le tempérament sombre et pessimiste de Clouzot trouve une matière tout
à fait idéale dans l'étude de ce microcosme provincial dont quasiment
toutes les personnalités (avec une petite exception pour deux figures
féminines), sont à la fois troubles, égoïstes, voire antipathiques. Le
personnage principal, impérialement campé par Pierre Fresnay, n'échappe
pas à la règle. Traumatisé par un drame que l'on découvre au cours du
récit, il est devenu un roc insensible, qui déteste les enfants et se
mure dans une solitude hautaine. Tout autour de lui évoluent, dans un
ballet morbide de rancoeurs, de faux-semblants, des individualités
ambiguës, calculatrices, qui règlent leurs comptes ou crachent leur
venin au travers de dialogues ciselés, abrupts, parfois cyniques. Etant
donné la période à laquelle est sorti le film (en pleine seconde guerre
mondiale), il est bien sûr possible de voir dans cette mini tragédie
locale une miniaturisation de celle qui bouleversait alors le monde
entier, dans l'affrontement immémorial des forces d'ombre et de
lumière. Le scénario joue d'ailleurs habilement avec cette dualité, les
personnages oscillant sans cesse entre ces extrêmes, les plus "opaques"
n'étant pas systématiquement les plus repoussants.
Sobre, maîtrisé, parfois envoûtant, et toujours captivant.