Coleman Silk (Anthony
Hopkins), premier doyen juif de l'Athena College, est attaqué en
justice par deux étudiants noirs qui n'avaient jamais fréquenté
l'établissement, et auxquels il avait appliqué le terme prétendu
raciste de "zombies" ! A la suite de la mort de sa femme Iris (Phyllis
Newman), victime d'un arrêt cardiaque, il donne sa démission, fait
connaissance d'un écrivain solitaire, Nathan Zuckerman (Gary Sinise),
et devient l'amant d'une jeune femme étrange, Faunia (Nicole
Kidman). Celle-ci vit seule dans une ferme, effectue des heures de
ménage à l'université et, parfois, reçoit la visite impromptue de son
ex-mari, violent et jaloux, Lester Farley (Ed Harris), traumatisé par
ses deux séjours au Vietnam. Petit à petit, Coleman découvre ce qu'a
été la vie de sa maîtresse...
Le film est adapté du célèbre roman de Philip Roth, "la tache", que je
ne connais pas. L'ouvrage est, paraît-il, gorgé d'énergie, puissant et
d'une richesse foisonnante. A dire vrai, on a bien de la difficulté à
s'en rendre compte en contemplant la traduction visuelle
tiède qu'en donne Robert Benton. Pourtant ce ne sont pas les éléments
scénaristiques ou humains qui font défaut. Chacun des personnages qui
peuplent cette fresque est un écorché vif. Chez certains, cela ne se
remarque guère : Nathan a été victime d'un cancer de la prostate, a vu
ses deux épouses le quitter, vit retiré du monde dans une cabane au
bord d'un lac, n'écrit plus depuis cinq ans, mais sauve les apparences
en affichant une paix de façade. Coleman, dont on découvre peu à peu le
traumatisme existentiel, a brillamment piétiné la douleur de ne pas
afficher ce qu'il est en vérité. Sa mère, dont la confrontation finale
avec son fils jeune donne naissance à l'une des plus émouvantes
séquences de l'oeuvre, sera condamnée à passer pour morte. Chez
d'autres cela saute aux yeux : Lester, psychotique depuis ses
expériences de guerre, est un être déboussolé, irascible et agressif.
Faunia, suicidaire, a perdu ses deux enfants dans un
accident, confie sa douleur à un corbeau, et se réfugie dans
l'attitude d'une bête sauvage inapprivoisable. L'une des premières
paroles dites à Coleman est qu'elle ignore la
compassion. Pourtant, la conjonction de tous ces éléments douloureux,
de ces brisures existentielles causées par l'ignorance, la bêtise ou le
racisme, de toutes ces meurtrissures d'autant plus cuisantes qu'elles
sont recouvertes d'un vernis étouffant, ne donne naissance qu'à une
trame étrangement lisse, presque désincarnée, de laquelle,
occasionnellement, pointent de rares échappées ardentes. Un quatuor
d'acteurs charismatiques, brillants, dont on connaît nombre
d'incarnations intenses, ne parvient même pas à tirer le récit hors
d'une léthargie, sans doute délibérément choisie par le réalisateur,
mais maladivement apathique. Certes, les tortures intérieures qui
rongent les personnages sont intellectuellement perceptibles,
subtilement exposées, mais il est bien rare que le spectateur les
ressente au fond de son coeur, tant la conduite du récit
demeure quasiment étale, ne décollant jamais d'une résignation
immuable. C'est d'ailleurs surtout dans la première moitié du film que
se ressent cette fracture entre contenant et contenu : les événements,
les rencontres, les conflits apparaissent improbables, d'une gratuité
audacieuse, générés par une irrévérence insolite, tandis que leur
assemblage est placé sous le sceau du classicisme le plus traditionnel,
académique.
Un beau film, assurément, servi par des interprètes majeurs (Gary
Sinise, le sourire sans doute le plus mélancolique du cinéma !...),
mais qui, malgré la profonde dramaturgie de son contenu,
laisse une durable impression de morne platitude.
Bernard
Sellier