Bruno Davert (José Garcia), marié à Marlène
(Karin Viard) et père de deux enfants, Maxime (Geordy Monfils) et Betty
(Christa Theret), possède une luxueuse villa et une confortable
situation de cadre dans le domaine du papier. Malheureusement, du jour
au lendemain, il est licencié pour cause de délocalisation et de
compression de personnel. Il connaît la souffrance du chômage et des
entretiens d'embauche aussi rapides qu'humiliants et inefficaces. Un
jour, une inspiration le frappe. S'il ne trouve pas de travail, c'est
parce que d'autres, aussi qualifiés que lui, sont sur le marché de
l'emploi. Qu'à cela ne tienne ! Il suffit d'éliminer ces concurrents
potentiels. Il commence sa mission dans le plus grand secret...
Le sujet de cette histoire macabre paraît fort éloigné de celui d'"Amen", le précédent film de
Costa-Gavras. En réalité, si l'on analyse avec plus d'acuité les
ressorts originaux, on s'aperçoit vite qu'il s'agit exactement du même
processus psychologique. Du plan macrocosmique mondial de la seconde
guerre mondiale et de l'idéologie nazie, il est simplement redescendu
au niveau microcosmique de l'individu et du noyau familial. Le résumé
est simple, éternel et universel : quelque chose va mal dans la vie
(que ce soit celle d'une personne, d'un groupe, ou d'un peuple), la
résolution passe par l'élimination de la cause supposée du problème. Or
celle-ci ne peut être que d'origine unique : un opposant, un
adversaire, un voisin sont les responsables évidents. Il ne reste plus
qu'à choisir, suivant les époques, les circonstances, les moeurs, la
victime à désintégrer. Ce sont les Juifs, les homosexuels, les
Tziganes... pour Hitler ; ce sont les nègres pour Gary Simmons et ses
acolytes dans "La main
droite du Diable". Ici, il s'agit, logiquement, des
concurrents directs qui se disputent les places au sein des
entreprises.
Dans le drame bien connu de Jean-Claude Romand, c'est un
montage aussi obscur que calme qui permet au chômeur d'exister
brillamment aux yeux de sa famille et de ses proches (jusqu'à ce
qu'interviennent les meurtres finaux, bien sûr !). Le cas de Bruno est
radicalement différent. Incarné de manière à la fois glaçante,
inquiétante et parfois pitoyable par José Garcia, ce chômeur-assassin
provoque un malaise d'autant plus grand que ses actes, abordés avec un
mélange savant d'infantilisme et de cruauté, trouvent leur origine dans
une zone particulièrement obscure de l'inconscient. Au premier abord,
il s'agit de conserver à sa femme et à ses enfants la dignité sociale à
laquelle ils ont été habitués. Pourtant, derrière la condamnation de
l'injustice qui transforme, du jour au lendemain, un cadre de qualité
en un sous-homme, semblent se profiler des motivations beaucoup moins
limpides. Et ce n'est pas l'image finale, particulièrement ambiguë, qui
infirme cette impression. Costa-Gavras a de toute manière réussi, avec
l'aide de José Garcia, qui se révèle un choix très judicieux, à
transformer une histoire primaire en une descente aux enfers à la
richesse
constante.