1991,
la première guerre "du Golfe". Le Capitaine Ben Marco (Denzel
Washington) et un petit groupe d'hommes tombent dans une embuscade.
C'est le sergent Raymond Shaw (Liev Schrieber) qui permet à quelques
survivants d'échapper au massacre. Pour cet acte de bravoure, il reçoit
la très rare Médaille d'Honneur du Congrès. Aujourd'hui, poussé et
soutenu par sa mère, Eleanor Prentiss (Meryl Streep), Sénateur aussi
brillante qu'intransigeante, Raymond est choisi comme Vice-Président du
candidat Robert Arthur. Ben, sujet depuis une décennie à des
cauchemars, rencontre un jour un de ses hommes, le caporal Melvin
(Jeffrey Wright), lui aussi gravement perturbé psychologiquement. Il
tente d'approcher Shaw afin de le questionner, mais se fait éjecter par
le service d'ordre. L'idée s'impose de plus en plus à lui que la
réalité de l'événement vécu au Koweit est peut-être toute autre...
Le roman de Richard Condon a déjà été mis en scène, brillamment,
paraît-il, ( version avec Frank Sinatra et Laurence Harvey, infiniment
mieux cotée, d'ailleurs, que celle-ci, sur le site IMDB ),
par John Frankenheimer, en 1962. La transposition dans le
temps ne pose aucun problème, l'intérêt du sujet fondamental étant
totalement indépendant du contexte politique et militaire choisi.
Pourquoi Jonathan Demme, qui, depuis "Philadelphia"
et "Le silence des agneaux",
n'a pas donné naissance à des oeuvres marquantes, a-t-il choisi de
tourner ce remake ? Il est d'autant plus légitime de se poser la
question, que le résultat, sans être inintéressant, semble relativement
falot à côté des deux films précédemment cités. Le sujet de la mémoire,
particulièrement prisé actuellement, est sans nul doute un thème aussi
passionnant que mystérieux et porteur d'interrogations traumatisantes.
Qu'il soit traité de manière fantastique "Mémoire effacée",
dramatique "Se souvenir
des belles choses", ou romantique "N'oublie jamais", il ne
laisse jamais indifférent, tant notre vie intérieure est dépendante de
cet empilement énigmatique et ténébreux de milliards d'informations
subjectives.
On pense immédiatement, ici, à "L'échelle
de Jacob". Le drame se met en place rapidement, même si sa
caractérisation demeure longtemps nébuleuse, à l'image de la difficile
reconstitution des faits dans l'esprit malade de Ben. Mais, une fois
installés le doute et la marche vers la vérité, l'intensité narrative
devient étale et se cantonne dans un train-train classique, pour ne pas
dire routinier, qui ne brisera sa carapace tranquille que dans la
demi-heure finale, dont la tension se montre enfin digne de ce qui nous
était promis. Au terme de cette vision, ce n'est pas tant la trame
événementielle qui demeure gravée dans l'esprit, que les personnages
qui la traversent. Denzel Washington donne une grande crédibilité à son
personnage traumatisé. Mais ce sont finalement les deux autres
protagonistes qui procurent à l'oeuvre le piment principal dont elle a
grand besoin : Raymond, dont l'ambivalence bourreau-victime est
particulièrement bien rendue, et, surtout Eleanor, sorte de mante
religieuse carnassière, possessive, habitée par un délire de pouvoir
pathologique, au masque barré en permanence d'un sourire menaçant, à
laquelle Meryl Streep donne une authenticité glaçante.
D'une oeuvre fondée sur ces sujets hautement d'actualité (manipulation
de l'individu et des masses, débordements du pouvoir, expérimentations
dans lesquelles l'humain n'a pas plus d'importance que la première
grenouille venue...), il était légitime d'attendre intensité
exceptionnelle et approche hautement tragique. Le réalisateur évite
habilement les excès et le sensationnel, mais, revers de la médaille,
donne naissance à une oeuvre globalement tiède qui ne laisse pas un
souvenir impérissable.