La fille de Freddy Gale (Jack
Nicholson), modeste bijoutier, a été tuée par un conducteur en
état d'ivresse, John Booth (David Morse). Condamné à six ans de
prison, celui-ci est sur le point d'être libéré. Freddy, séparé
de sa femme Mary (Anjelica Huston), qui vit avec Roger (Robbie
Robertson) et de ses deux autres enfants, passe son temps à boire, et
ses nuits à contempler les spectacles de strip-tease dans une boîte
minable. Il attend impatiemment la libération de Booth pour le tuer.
Mais lorsqu'il surgit, au milieu de la nuit, dans la caravane où
habite son ennemi, le coup ne part pas. Il a oublié de mettre le
chargeur ! Décontenancé, il donne trois jours de répit à John...
Dans ce deuxième film de Sean Penn, après "Indian runner",
on reconnaît tout de suite les préoccupations psychologiques et
mystiques de son auteur. Celles que l'on retrouve dans ses rôles
marquants d'acteur, de "La
dernière marche" à "21
grammes", en passant
par "Mystic river" : le
remords, la culpabilité, le poids de la fatalité que l'on crée ou
que l'on subit. Nous prenons connaissance des personnages six ans
après le drame que nous ne verrons jamais. Tous ont éclaté
intérieurement : Freddy est totalement déstructuré, et ne survit
plus que dans l'attente d'une vengeance libératrice. John Booth
retrouve la liberté physique, mais son esprit demeure emprisonné
dans le remords et la culpabilité. Même Mary, qui apparemment, s'en
sort bien, souffre intérieurement de voir l'état de délabrement de
celui qu'elle a aimé. Le réalisateur suit en parallèle les deux
parcours qui s'uniront à la fin : celui de Freddy, qui noie sa
détresse dans l'alcool et celui de John qui, incapable de choisir la
vie, semble attendre le geste fatal de son futur meurtrier. Mais tout
n'est pas aussi simple. Pas de blanc ou de noir, simplement des êtres
qui cherchent l'issue au tunnel qui les emprisonne. Ils le trouveront
dans un final étouffant de beauté intérieure.
"Crossing guard" est le genre de film que l'on voudrait
aimer globalement, sans réserves. Pour son sujet ; la réflexion
noble et généreuse sur le pardon, la vengeance, la culpabilité ;
pour quelques scènes magnifiques, dont la plus belle est sans doute
celle qui réunit John et Jojo (Robin Wright, superbe) ; pour cette
atmosphère nocturne et ténébreuse dans laquelle la musique tient
une place importante ; surtout pour son épilogue dont l'âme sort
libre et resplendissante ; pour la prestation de ses acteurs. David
Morse est impressionnant d'intensité concentrée. Jack Nicholson en
fait beaucoup, certes, comme souvent, mais il se montre tout de même
grandiose dans cette situation de désespéré. Malheureusement, tout
dans cette oeuvre n'est pas enthousiasmant au même degré. Sean Penn,
dont on sent, à de multiples reprises, la sensibilité écorchée,
semble avoir quelque peine à opérer un brassage des deux destins
parallèles. On a, quelquefois, l'impression d'une distension dans la
trame dramatique, d'une dilution de la texture, et l'expédition
punitive terminale de Freddy tire un peu en longueur. Mais ce sont
là, finalement, des réserves superficielles, tant le fond l'emporte
sur la forme. Aucune forme, aussi novatrice et enthousiasmante
soit-elle, ne sera capable de procurer la joie intérieure. Le fond,
lui, en est capable...