Jody (Forest Whitaker) est
un jeune soldat anglais basé en Irlande. Il est séduit par une jolie
jeune fille blonde, Jude (Miranda Richardson), mais elle n'a en fait
pour but que de permettre son enlèvement par l'IRA. Un commando, dirigé
par Peter Maguire (Adrian Dunbar) souhaite échanger le
prisonnier contre un des leurs, capturé par l'armée britannique. Jody
est gardé par Fergus (Stephen Rea), avec lequel il se lie
progressivement. Conscient qu'il sera exécuté, il demande à son geôlier
de prendre contact, lorsqu'il sera mort, avec son amie Dil (Jay
Davidson), qui habite en Angleterre. Fergus promet. Un matin, il reçoit
de Peter l'ordre d'exécuter Jody...
Il est bien difficile de décrire ce que l'on nomme souvent la "magie"
du cinéma. Prenons l'exemple de ce film. L'histoire, tout d'abord. Un
enlèvement sur fond de guerre et de terrorisme, comme en a connu
l'Irlande pendant de nombreuses décennies. Quelques liens superficels
qui se tissent entre le captif et son gardien. Puis la rencontre de ce
dernier et de celle qu'il avait promis de contacter. Les personnages,
ensuite. Un soldat banal, anonyme, qui se trouve soudain précipité dans
l'horreur d'un conflit qui lui est étranger. Un volontaire de l'IRA,
dont l'activisme est grandement freiné par une humanité envahissante.
Une jeune coiffeuse qui cherche l'âme soeur et la confiance dans
l'amour. Sur le papier, il n'y a pas, dans tout cela, de quoi fouetter
un chat !
Que se passe-t-il alors ? Pourquoi, dès les premiers mots échangés
entre Jody et Fergus, dès les premiers gestes, dès les premiers
regards, un miracle se produit-il ? Certes, il y a les interprètes.
Forest Whitaker, toujours tendu, expressif, mais rarement aussi
émouvant qu' ici, transcende, en quelques séquences, son personnage
réduit. Stephen Rea, tout en demi-teinte, est lui aussi mémorable. Mais
c'est bien évidemment Dil qui illumine le film de manière intense.
Sobrement impériale, d'une beauté irradiante, imprégnée jusqu'à la
moelle de glace et de feu, cachant sous une fragilité assumée une
impétuosité et un courage hors du commun, elle est une figure aussi
magique qu'envoûtante. Cependant, la seule présence de ces
individualités saillantes ne suffirait sans doute pas à expliquer le
charme subjuguant qui se dégage de l'oeuvre. Il y a aussi cet art
souverain de la simplicité, de ces petits riens qui cisaillent le
coeur, de l'originalité discrète qui métamorphose une scène banale (les
échanges verbaux de Dil et de Fergus par l'intermédiaire de Col (Jim
Broadbent), le serveur du bar), en un espace-temps abyssal, vertigineux
de souffrance asphyxiante et d'aspirations torrides.
Un certain nombre de films recèlent ces moments extatiques, en
apesanteur, dans lesquels l'aile de la poésie, de la pureté, de
l'inspiration mystique, imprègnent décors, personnages, paroles. Il est
exceptionnel qu'un tel état se maintienne pendant toute la durée d'un
drame. Malgré la violence permanente dans les faits ou dans les
échanges verbaux (une avalanche de "fuck"...), le miracle se perpétue
de bout en bout. "The crying game" se révèle un film d'amour fiévreux,
poignant, inondé d'un charme aussi intense que pudique. En état de
grâce constant...