Est-il vraiment indispensable de résumer
cette pièce hyper connue ? Cyrano de Bergerac (Gérard Depardieu) est un
Gascon dont la laideur lui interdit de penser à l'amour. Et pourtant
son coeur appartient à sa ravissante cousine, Roxane (Anne Brochet). Le
jour où il apprend qu'elle est amoureuse du beau Christian de
Neuvillette (Vincent Perez), il accepte d'écrire pour ce dernier les
lettres d'amour que le jeune homme se sent impuissant à composer. Mais
le comte de Guiche (Jacques Weber), jaloux, envoie la compagnie des
Cadets de Gascogne au siège d'Arras...
Au jeu bien connu des musiques ou des ouvrages à emporter sur une île
déserte, deux m'accompagneraient sans l'ombre d'une hésitation : "le
Comte de Monte-Cristo" pour les romans, et, dans la catégorie théâtre,
le "Cyrano de Bergerac" d'Edmond Rostand. C'est dire l'amour dans
lequel je tiens cette oeuvre et le dépit que j'ai pratiquement toujours
éprouvé devant des interprétations qui ne correspondaient pas à la
conception profonde que j'ai de ce drame.
Par une coïncidence qui n'est pas véritablement un hasard, puisque
Gérard Depardieu est, de loin, l'acteur le plus
polyvalent que recèle notre pays, il a incarné les deux personnages
principaux de ces deux chefs-d'oeuvre. Ici, dans la réalisation de
Jean-Paul Rappeneau, et le marin Edmond Dantès dans le film de Josée
Dayan. Et, pour dire les choses sans détour, autant je considère son
choix pour personnifier le Comte de Monte-Cristo comme une pure
aberration, dictée par le marketing cinématographique, autant l'idée de
lui confier le rôle de Cyrano s'impose comme une évidence. Il couvre
avec aisance l'éventail psychologique de ce héros brisé, passant de la
truculence maîtrisée à la douce tendresse avec un naturel parfait.
Avant d'en venir au contenu lui-même, quelques simples remarques sur
cette transposition cinématographique. Jean-Paul Rappeneau était, me
semble-t-il, le réalisateur idéal pour cette entreprise : un sens aigu
du rythme (on se rappelle avec jouissance "les Mariés de l'an II", "le
Sauvage" ou le tout récent "Bon voyage"), et un talent inné pour
insuffler un lyrisme vivifiant à l'oeuvre. Il a choisi, avec goût, une
judicieuse aération en extérieurs, dans laquelle s'intègrent
délicatement les vers de Rostand et la composition scénique. Les
quelques rares ajouts (par exemple Christian sauvant Roxane
des Espagnols) ne nuisent en rien au déroulement dramatique. Bien au
contraire, ils s'y intègrent parfaitement. Seul petit bémol
dans cette transcription : la composition d'Anne Brochet, trop
monocorde et insuffisamment expressive, à mon goût. Mais c'est là un
bien infime détail...
Y a-t-il beaucoup de pièces qui laissent à ce degré transpirer la vie
par tous leurs pores ? La vie dans toutes ses composantes, dans ses
délires, ses passions, ses désespoirs, ses masques, ses
envolées lyriques, ses murmures de tendresse, ses éclats gouailleurs,
ses rodomontades, ses sacrifices ? A-t-on souvent réussi le miracle de
mêler dans la simplicité des mots, les emportements du coeur et les
hurlements de l'âme blessée ? La souffrance de l'être qui ne peut
recevoir d'amour, porte toute la détresse du monde et cependant se
sacrifie pour celle qui est son univers ? Comment citer toutes les
beautés de ce texte qui coule, limpide et chantant, enchâssant ses
syllabes dans de merveilleux écrins qui scintillent alternativement de
l'éclat des lames ou des larmes ? Le duel oral et physique avec le
Vicomte de Valvert (Philippe Volter), la tirade des "nez", le récit du
combat contre cent, la scène du balcon, la descente de la lune
(écourtée, d'ailleurs), et, enfin, surtout, cette fin déchirante...
Dans ce tissu de poésie permanente, qui tient plus encore à l'intensité
quasi spirituelle du fond, qu'à la forme en alexandrins, il serait
presque indécent de se pencher sur la psychologie de Cyrano qui, à elle
seule, justifierait une étude approfondie. Mais laissons cela aux
disséqueurs scientifiques et laissons la mélodie des mots bercer notre
âme.
"Moi, je ne suis qu'une ombre, et vous une clarté"...
Un seul mot suffit : sublime !