Février 1933. Une grande
fête de famille a lieu dans la riche famille Essenbeck, à l'occasion de
l'anniversaire du vieux Joachim (Albrecht Schoenhals). Sont réunis,
autour de ses enfants, Konstantin (Reinhard Kolldehoff) et Sophie
(Ingrid Thulin), Frederick Bruckmann (Dirk Bogarde), membre de la
direction du groupe industriel que dirige Joachim, Aschenbach (Helmut
Griem), fanatique du parti nazi naissant, Herbert Thallman (Umberto
Orsini) et sa femme Elisabeth (Charlotte Rampling). Au cours du dîner,
alors que la nouvelle de l'incendie du Reichstag parvient, Joachim,
bien que n'appréciant pas la personnalité du prolétaire Hitler, se voit
contraint, pour que son entreprise perdure, de démettre Herbert, qui ne
cache pas son opposition farouche au régime, de ses fonctions à la
direction du groupe. Pendant la nuit, le vieillard est assassiné. Les
SS investissent la demeure, mais Herbert, accusé du meurtre, a le temps
de fuir. Martin (Helmut Berger), fils de Sophie, devient l'actionnaire
majoritaire. Poussé par sa mère, il désigne Bruckmann comme directeur
général, à la grande fureur de Konstantin, membre des SA...
Grandeur et décadence inéluctables des élites... Passionné par ce
sujet, Visconti l'avait déjà magnifiquement développé dans "Le Guépard", lors du
bouleversement politique de l'Italie dans les années 1860. Si nulle
personne au monde (à part les révisionnistes, bien sûr !) n'ignore que
des millions d'individus ordinaires ont été exterminés par la folie
temporaire d'un peuple, il est utile de savoir que la purge n'épargnait
pas les puissants. Transportés par un délire de domination aussi
aveugle que barbare, les adeptes du "Nouvel Ordre Mondial" considèrent,
comme le dit clairement Aschenbach, que "tout est possible". Dès lors,
même les barons richissimes, tels Konstantin, pourtant membre respecté
des SA, prennent l'allure de dinosaures qu'il convient d'éliminer. Que
dire alors des fous qui, à l'instar de Herbert, ont le courage de
condamner les visions du Führer ! Ils n'ont pas la moindre chance
d'échapper au rouleau compresseur. La pensée unique, formatée, a
désintégré momentanément l'amour.
Si l'anéantissement programmé des Aristocrates, tels que les incarne
Don Fabrizio Salina ("Le Guépard"),
comporte déjà sa dose de drame, ce n'est rien comparé à ce qui se
déroule ici. Dans la noirceur intégrale, viscérale, qui baigne
l'oeuvre, seuls émergent Elisabeth et Herbert, derniers vestiges d'un
monde humanisé, dont la survie n'est qu'une question de jours. Tous les
autres protagonistes sont des chiens enragés qui se battent avec toutes
les armes, tous les artifices, toutes les manipulations qui sont en
leur possession. Mais, par le mécanisme d'une loi incontournable, cette
vilénie éliminatrice, cette haine idéalisée, se retournent
inéluctablement contre ses émetteurs. Transfigurés par des acteurs
impériaux, les membres de cette famille maudite parcourent sous nos
yeux toutes les strates de l'échelle sociale et psychologique, depuis
le sommet du pouvoir, de la richesse et de l'orgueil, jusqu'à la
déchéance mortifère. Tous, dans leurs tares comme dans leurs illusoires
intrigues, dans leurs détresses comme dans leurs violences, prennent
vie avec une intensité, une rage, que l'on a rarement vues chez
Visconti. Les longues séquences paisibles, dans lesquelles se
déploient, fastueux et millimétrés, les rituels aristocratiques, sont
ici zébrées par des éclairs volcaniques. Les scènes de joyeuses
beuveries s'achèvent dans un massacre apocalyptique. On ne sait trop
qui admirer le plus : Dirk Bogarde, pitoyable dans son vertige
chimérique d'ascension ; Ingrid Thulin, précipitée de la position
d'Impératrice à celle de fantôme blafard ; Aschenbach, arborant en
permanence le sourire pervers du manant devenu roi ; Charlotte
Rampling, radieuse, illuminant de son regard sublime un monde cannibale
; Konstantin, vestige ruiniforme inconscient d'une Allemagne dont il ne
perçoit pas l'évolution ; Helmut Berger, impressionnant de duplicité,
de haine contenue, le visage ravagé par la souffrance et l'envie, aussi
souverain dans son univers de travesti que dans son intégration dans le
monde des SS.
Avec plus d'acuité, plus de véhémence, moins de lenteurs, que dans "Le Guépard", la fin d'un monde
prend ici une réalité palpable, bouleversante, universelle, bien que
l'histoire soit circonscrite à un microcosme marginal. Il est possible
de ressentir, intellectuellement, mais même presque physiquement,
l'illusion vertigineuse qui a saisi à cette époque le plus banal des
individus, lui faisant croire que son allégeance au parti nazi lui
ouvrirait les portes de la suprématie et de la gloire. Une oeuvre
magistrale.