Frank Horrigan (Clint Eastwood), ancien garde
du corps de JFK, est aujourd'hui un agent vieilli, fatigué, qui a été
quitté par sa femme et a dû surmonter difficilement des problèmes
d'alcoolisme. Secondé par son jeune collègue Al D'Andrea (Dylan
McDermott), il vient de mettre sous les verrous un fabricant de fausse
monnaie, lorsqu'il est contacté par un inconnu, Mitch Leary (John
Malkovich), qui semble bien connaître sa carrière. L'homme lui annonce
qu'il a l'intention de tuer le Président. Frank souhaite que des
modifications soient effectuées dans l'emploi du temps présidentiel,
mais sa demande est rejetée. La campagne pour la réélection commence et
il ne saurait être question de descendre encor eplus dans les sondages
en annulant certains rendez-vous importants avec les électeurs...
Lorsqu'il visionne ce film en 2005, le spectateur peut avoir
l'impression de regarder une préquelle rachitique de la première saison
de "24 heures chrono".
Une campagne présidentielle, un tueur mystérieux qui menace
l'hôte de la Maison-Blanche, un jeu de piste, un homme qui se croit
prêt à donner sa vie pour sauver l'élu de la nation... Heureusement,
cette oeuvre ne se cantonne pas à une simple enquête, à un suspense
policier primaire, ce qui l'aurait fait paraître bien pâle à côté de la
série sus nommée. Certes la traque du psychopathe réserve son petit lot
de surprises, sa petite dose d'adrénaline. Mais l'intérêt majeur se
trouve ailleurs : dans les rapports ambigus, énigmatiques, qui se
tissent entre Horrigan et Mitch. Le premier est un personnage usé, dans
lequel Clint Eastwood semble se complaire. On le retrouvera, avec des
états de services moins brillants, dans "Jugé
coupable" ou "Créance
de sang". Ici, l'homme fatigué, désabusé, entretient dans sa
conscience une interrogation majeure, qui constitue d'ailleurs la
réflexion persistante de l'histoire : jusqu'où suis-je capable d'aller
pour effectuer la mission qui m'est confiée ? Serais-je capable de
donner ma vie pour un homme qui n'est pas un ami, que, peut-être même,
je n'apprécie pas ? Cette incertitude ronge l'être plus sûrement que ne
pourrait le faire l'alcool. Mitch, lui, paraît avoir résolu le
problème. Devenu un monstre à éliminer, après avoir été un assassin au
service du gouvernement, il est assuré de sa capacité à
mourir pour le but qu'il s'est fixé. Mais loin d'en faire une machine à
tuer invisible, une ombre murée dans le secret, le scénariste a eu
l'intelligence et le génie d'en faire une créature ambivalente, quêtant
la reconnaissance d'un frère situé de l'autre côté de la loi,
s'exposant volontairement au danger, pour goûter l'excitation du jeu.
Une sorte de double révélateur pour donner naissance à la véritable
personnalité de Frank. A ce titre, la scène cruciale du policier
suspendu dans le vide expose, dans sa cruelle simplicité,
l'incontestable vérité intérieure de l'homme, bien plus sûrement que ne
pourraient le faire trente ans de psychanalyse. Quant au
dénouement, il a le bon goût et la sagesse de renoncer à tout
spectaculaire, se contentant de présenter le négatif de la séquence
médiane. Et l'une des grandes réussites du film est de parvenir à
extraire, de cet affrontement psychologique a priori aberrant, une
suite de séquences passionnantes, magnétiques, à la crédibilité
constante. Le mérite en revient pour une grande part, en sus du
scénario, à l'incarnation de Clint Eastwood, et, surtout, à celle,
toute en nuances, de John Malkovich. Fusionnant la glace et le feu, la
bonhomie mielleuse et la furie du fauve, souverainement doublé, il
compose un personnage aussi riche que déconcertant et fascinant.
Rien de transcendant ou de révolutionnaire. Un film solidement
charpenté, empreint d'intelligence, dont le rythme lent soutient
magistralement le duel sans merci de deux êtres solitaires.