1876. Le capitaine Nathan
Algren (Tom Cruise), héros des guerres indiennes ayant servi sous le
commandement du tristement célèbre Custer, tente d'oublier dans
l'alcool les horreurs auxquelles il a participé. Le Colonel Bagley
(Tony Goldwyn) lui offre une mission pour le moins originale : devenir
le formateur des troupes japonaises qui devront affronter Katsumoto
(Ken Watanabe), le dernier représentant rebelle de l'ordre des
Samouraïs. Nathan arrive donc à Yokohama et entreprend de transformer
en combattants efficaces les paysans enrôlés dans l'armée. Le premier
affrontement avec les guerriers de Katsumoto se solde par une
catastrophe. Vaincu, le général nippon se suicide, tandis que Nathan,
fait prisonnier, est emmené dans le village des Samouraïs...
Quels points communs entre
"Danse avec les loups" de Kevin Costner, "Mission",
de Roland Joffé, ou ce "Dernier Samouraï" ? Grands sentiments, grandes
étendues, grands affrontements, mais, surtout, le drame de ce qui doit
disparaître, balayé par ce que l'on appelle "progrès". Déterminer sa
valeur réelle ou la justification des carnages qui accompagnent son
installation constitue un débat philosophique sans issue. Si l'on se
place sur un plan mystique, il est évident que le fonctionnement de la
vie, sa progression vers un but que l'on peut imaginer mais dont la
réalité nous échappe, passe obligatoirement par la disparition de
l'usé. De ce qui n'est plus adapté au temps présent, de ce qui fait
obstacle à l'évolution par son immobilisme dépassé. Ceci est vrai aussi
bien au niveau individuel que social, professionnel ou au niveau des
peuples et civilisations. Et, malheureusement, sur notre terre et dans
cette ère, l'homme ne connaît d'autre technique, pour ce nettoyage,
pour le remplacement de l'ancien par le nouveau, que l'élimination
physique.
Cet état mythique des
Samouraïs s'accompagne d'étranges paradoxes : leur art est celui du
mouvement, du geste plus rapide que l'éclair, tandis que leurs codes et
croyances sont d'un immobilisme totalement figé. Ils possèdent un sens
profond de la valeur de la vie, de la connexion au sacré, mais
s'enlisent dans une barbarie qui est le contraire de l'amour divin.
Leur quête est celle de la perfection, mais ils n'ont pas compris que
celle-ci implique une mouvance permanente. Ils vivent dans l'ici et
maintenant, mais sur des bases ancestrales inamovibles. Sans chercher à
pénétrer profondément dans leur monde intérieur, bien impénétrable à
notre compréhension occidentale, le réalisateur parvient à nous faire
vibrer à l'unisson de ces êtres qui, à l'instar des Indiens d'Amérique,
sentent que l'heure de la disparition a sonné. Qu'il est temps de
laisser la place et de disparaître, car plier n'est pas concevable. Le
symbole de ces armures rigides, de ces cavaliers-robots qui semblent
sortir droit d'un Moyen-Age oriental, sont l'expression même de la
rigidité.
Le personnage de Nathan,
(qu'il soit imaginaire ou non est sans importance), rongé par la
culpabilité et par l'abomination des massacres indiens, s'intègre
parfaitement dans cette pulsion permanente suicidaire de ces guerriers
d'un autre temps. Ken Watanabe est magistral, Tom Cruise surprend très
positivement et Edward Zwick possède l'intelligence de garder le cap
originel, sans se perdre dans des voies parallèles ou
secondaires, qui auraient affaibli la trame directrice. C'est ainsi que
la lente métamorphose des sentiments de la belle Taka (Koyuki), dont le
mari a été tué au combat par Nathan, est exprimée avec une délicatesse
ombrée, une subtilité que l'on ne rencontre que rarement dans les
grosses productions d'outre-atlantique, et demeure toujours au second
plan, à l'image de la position des femmes japonaises dans la société.
Même le sort de Nathan, au soir de la bataille finale, a priori peu
conforme à la logique jusqu'au boutiste de son engagement, se voit
justifiée et magnifiée par une fin intelligente et logique.
De superbes paysages qui
contrastent douloureusement avec l'amoncellement des boucheries
humaines, un équilibre quasiment parfait entre périodes méditatives
intériorisées et scènes d'apocalypse où la débauche de violence n'est
jamais gratuite, voilà une grande réussite épique dont l'exotisme est
habilement maîtrisé. Quant à la durée du film, à l'inverse de certains
critiques qui la jugent excessive, elle me paraît, au contraire, tout à
fait judicieuse et indispensable à la vraisemblance de cette prise de
conscience et de l'intégration consécutive qui, sans cela,
s'afficheraient comme un procédé scénaristique conventionnel, voire
sournois.