Rosa, la femme de Paul (Marlon Brando), vient de
se suicider. Il erre comme une âme en peine dans Paris et rencontre
fortuitement Jeanne (Maria Schneider), qui, comme lui, cherche un
appartement à louer. Bien que la jeune femme soit fiancée avec Tom
(Jean-Pierre Léaud), tous deux se revoient régulièrement pour faire
l'amour.
Bertolucci s'est fréquemment penché sur des personnages déprimés,
incapables de trouver leur voie d'épanouissement, leur harmonie intime,
dans le monde qui les entoure. C'est le cas de Port Moresby et de sa
femme Kit, dans "Un thé au Sahara", qui s'enfoncent dans le
désert africain pour tenter d'échapper à leur désert intérieur. C'est
aussi, d'une manière un peu différente, la situation de Lucy Harmon,
dans "Beauté volée". Et c'est bien évidemment
le cas de Paul dans ce film qui, à l'époque, a créé un petit scandale
pour la célèbre scène du beurre, pourtant aujourd'hui bien anodine
!
Approche du désespoir, ou de la passion charnelle ? Exploration du
désir instinctif ou du rêve exalté ? Autopsie d'une soumission ou d'une
initiation à l'état adulte ? Bertolucci, plus encore que dans le futur "Un thé au Sahara", joue ici avec les
multiples facettes pathologiques de l'être humain. La
richesse thématique est importante, parfois enivrante, mais, revers de
la médaille, l'accumulation de ces diversités psychologiques tend
parfois vers l'overdose et le factice. Heureusement, cette
confrontation de tempéraments attirés par l'extrême est
transcendée par deux acteurs exceptionnels. Marlon Brando,
bien sûr, auquel ce personnage de paumé qui se voudrait sans mémoire,
sans connaissance de l'autre, mais finit par se prendre et se perdre
dans le filet qu'il a tissé, convient merveilleusement. Tour à tour
violent, perdu dans un monde au-delà du réel, implorant, il est sobre,
volcanique, multiple, bouleversant, en un mot, magnifique. La scène qui
le voit agenouillé auprès de sa femme morte est inoubliable. Mais, à
côté de lui, Maria Schneider est, elle aussi, impériale de présence.
Femme-enfant au visage d'ange, elle habite chacune de ses apparitions
avec une intensité magnétique. Jean-Pierre Léaud, lui, semble tout
droit échappé d'un épisode de la vie d'Antoine Doinel, de François
Truffaut. Lunaire extraverti, amoureux surréaliste à la diction si
particulière, il offre un pendant à la fois rationnel et onirique à
l'errance éperdue de Jeanne.
Parfois ennuyeux, déroutant, pesant, volontairement provocateur, comme
ce sera le cas dans son futur "1900",
(la libération des films X ne va pas tarder), iconoclaste, éprouvant,
souvent générateur d'une émotion intense jusque dans les silences qui
peuplent les rencontres de Paul et de Jeanne, prémonitoire (Tom invente
les reality shows en voulant filmer ses amours au jour le jour),
l'oeuvre est tout cela à la fois, mais, grande qualité, elle ne laisse
à aucun moment indifférent, ce qui ne sera pas le cas pour "Beauté volée"...