Matthew
Poncelet (Sean Penn), condamné à mort pour l'assassinat horrible d'un
jeune couple, attend depuis six ans son exécution. Il écrit un jour à
soeur Helen Prejean (Susan Sarandon). Elle accepte de le rencontrer et
de devenir sa conseillère spirituelle lorsque la date fatidique est
fixée. Parallèlement, elle tente, avec l'aide d'un vieil avocat, Hilton
Barber (Robert Prosky), d'obtenir la commutation de la peine capitale
en prison à vie.
Cette oeuvre, que l'on pourrait prendre au premier degré, pour une
plaidoirie contre la peine de mort, s'élève, à mon sens, bien au-delà
de cette mission. Elle est un plaidoyer pour l'amour et la valeur du
pardon. Par le biais de cette tragique expérience, sans doute
totalement vécue, puisque le film est tiré de l'ouvrage de la réelle
soeur Helen Prejean, Tim Robbins expose, avec une intelligence rare,
une absence de manichéisme absolue, une sensibilité exacerbée, ce qui
constitue le drame perpétuel de l'humanité : le développement de la
haine, celle des autres, de ceux que l'on catalogue comme responsables
de notre mal-être, mais aussi et surtout celle de soi-même, qui
conditionne et enfante la première. Cette haine qui n'est que la simple
absence d'amour pour la vie. Et, paradoxalement, c'est la
religion, pourtant véhicule théorique du message Christique, qui a
creusé, tout au long des siècles, cette faille qui continue,
aujourd'hui encore, d'engloutir les esprits. Je regardais hier soir
quelques passages d'un film de Fred Zinneman que j'avais vu il y a
environ 45 ans : "Au risque de se perdre" (avec la sublime Audrey
Hepburn, soit dit en passant). L'héroïne, devenue religieuse, reçoit
les "bons" et "sages" conseils de ses supérieures et, en particulier,
celui-ci : "il est indispensable d'aimer Dieu, mais surtout de ne pas
s'aimer soi-même ! Ce serait un grave péché d'orgueil !". Quelle
abomination ! Comment s'étonner après deux millénaires d'aberrations
semblables, que les insconscients individuels et collectifs soient
pollués par les cortèges de colères, culpabilisations et autres
traumatismes psychologiques ?
Helen Prejean tente de donner vie à cet amour qu'elle sent confusément
au fond de son coeur. Elle en fait bénéficier Matthew Poncelet, qui
est, aux yeux du monde, un monstre. Le réalisateur n'occulte
d'ailleurs, à aucun moment, l'abomination de l'acte commis. Et, bien
évidemment, cet accompagnement engendre la colère des parents
des malheureuses victimes. Leur réaction est tout à fait
compréhensible et respectable. Mais respectable aussi est la mission
d'Helen. Courageuse et indispensable. Parce que si, malheureusement,
plus rien ne peut être apporté aux deux jeunes victimes, une aide
spirituelle peut l'être pour ce condamné qui est, de fait, un individu
fruste, désaxé, gorgé de violence et de haine. Lorsque l'on
sait que la dernière vision perçue avant le passage dans l'au-delà
conditionne l'état de l'âme, les mots adressés par soeur Helen à
Matthew prennent tout leur sens : "je porterai le visage de l'amour
pour vous". Au-delà de la défaite subie dans l'aide matérielle qu'elle
souhaite apporter, puisque le recours est rejeté, se profile une
immense victoire : la double prise de conscience finale de
Poncelet : celle qui lui permet de demander pardon aux parents, mais,
surtout, celle qui lui dicte ces mots : " Je ne veux pas partir avec de
la haine dans le coeur... je crois que tuer c'est mal, peu importe
celui qui tue, que ce soit moi, ou vous, ou le gouvernement..."
Aussi étrange, incompréhensible, ou choquant que cela puisse être pour
certains, il est vrai que le véritable vainqueur de cette tragédie est
Matthew. Il a payé sa dette et on peut supposer que, s'il se réincarne,
il saura développer et manifester ce dont il a pris connaissance dans
la douleur infligée aux autres : "c'est au moment où je vais crever que
j'apprends ce que c'est que l'amour". Le drame majeur de l'humanité est
celui qui naît de la dualité dans laquelle nous nous débattons :
l'impossibilité quasi totale de choisir la voie de l'amour
spontanément. Nous avons besoin de plonger dans l'horreur, de
l'expérimenter encore et encore, pour décider de choisir le beau. Les
parents des deux jeunes gens, eux, demeurent enfermés dans la
souffrance et la fureur. Ils sont en cela, doublement
victimes.
Oui, assurément, la peine de mort est à proscrire. Le but de la justice
est de protéger la société, pas de supprimer la vie. Donner la mort,
que ce soit par violence gratuite ou par décision judiciaire est
toujours, indubitablement, un échec de notre humanité profonde. Mais,
si notre manifestation est, comme c'est plus que probable, une
succession de morts et de renaissances, l'important est au-delà de ce
débat. Il est dans la prise de conscience de notre germe fondamental :
l'amour. Et même si cela se fait dans une circonstance aussi tragique
qu'une exécution, c'est bien.
Susan Sarandon a obtenu l'Oscar de la meilleure actrice en 1995 pour ce
rôle. C'est sans doute mérité. Nicolas Cage l'a obtenu pour sa
prestation dans "Leaving Las Vegas". Peut-être est-ce justifié... Je ne
l'ai pas vu. Quoi qu'il en soit, il est incontestable que Sean Penn,
nominé, se montre, à son habitude, extraordinaire de sensibilité et
d'authenticité dans la rage comme dans la faiblesse. Il est totalement
inoubliable. Son face à face final avec Susan Sarandon, dans lequel il
se livre corps et âme, est un moment majeur de cinéma et, bien plus
encore, d'émotion et de drame humain tout court.
C'est la gorge nouée et le coeur dans un étau que l'on assiste au
dénouement de ce désastre existentiel. Une oeuvre indispensable et
bouleversante.