Londres.
Okwe (Chiwetel Ejiofor), immigré clandestin originaire de Lagos, au
Nigeria, travaille comme chauffeur de taxi le jour et comme gardien de
nuit dans l'hôtel Baltic, appartenant à Monsieur Juan (Sergi Lopez).
Il n'a pas de logement et partage en secret le petit appartement d'une
jeune Turque, Senay Gelik (Audrey Tautou), employée comme femme de
chambre dans le même établissement. Une nuit, Okwe découvre, dans la
chambre que vient de louer une prostituée, Juliette (Sophie Okonedo),
un coeur humain coincé dans le WC. Il fait part de sa découverte à
Juan, qui ne paraît guère s'en émouvoir, et à son ami Guo Yi
(Benedict Wong), gardien d'un crématorium hospitalier. Sa situation
irrégulière lui interdit de contacter la police...
Si
le sujet évoque immanquablement celui de "Mesure
d'urgence", Stephen Frears laisse délibérément de côté
l'aspect thriller développé par Michael Apted, pour se focaliser sur
le drame humain, tant individuel que collectif, vécu par la cohorte
sans cesse grandissante des immigrés illégaux. Cela ne signifie pas
que le suspense et l'angoisse soient absents. Loin de là. Ils trouvent
leur source, non dans un parcours événementiel fondé sur une
superficialité horrifique ou haletante, mais dans la souffrance
intérieure d'êtres marqués à jamais par le destin. Désirant, plus
que tout, fuir, au péril de leur vie ou de leur intégrité physique,
des mondes devenus insupportables, ils sont le jouet passif, malléable
et lucratif de personnages aussi riches que monstrueux, dont Juan
"La Fouine", machiavélique et cynique à souhait, symbolise
à merveille l'abomination. Audrey Tautou, à l'opposé de sa création
ludique, l'année précédente, dans "Le
fabuleux destin d'Amélie Poulain", compose avec sobriété une
sorte de petite souris apeurée, glissant tête baissée, telle une
ombre, comme pour approcher une invisibilité qui la libérerait de la
traque insultante et violente des policiers de l'immigration. Sans
parler des pressions sexuelles de profiteurs salaces, tel le
propriétaire de l'atelier clandestin. Mais la véritable révélation
est Chiwetel Ejiofor, dont l'incarnation puissante et modeste, n'est pas
sans rappeler certaines prestations mémorables de Forest Whitaker. Le
pimpant des décors, souvent parsemés de couleurs vives, surprend à
plusieurs reprises dans cette évocation d'un univers lugubre et
mortifère, où le bonheur, vanté hypocritement par Juan, a laissé
place à la seule survie au jour le jour. Il en est de même de la
conclusion qui, si elle satisfait le chevalier blanc qui sommeille en
chacun de nous (enfin, presque...), donne un éclairage étrangement
libérateur à ce qui s'annonçait comme une descente aux enfers
irrémissible.
Tout
à fait passionnant. Dommage que le doublage français de Okwe soit plus
que moyen.