Dolores Claiborne (Kathy Bates) est soupçonnée
par l'inspecteur de police John Mackey (Christopher Plummer), d'avoir
provoqué volontairement la chute mortelle de sa patronne, Vera Donovan
(Judy Parfitt), chez laquelle elle travaillait depuis 22 ans. La fille
de Dolores, Selena St. George (Jennifer Jason Leigh), prévenue par un
billet anonyme, arrive dans l'île nordique où s'est produit le drame.
Les deux femmes ne se sont pas vues depuis de nombreuses années. Les
retrouvailles sont douloureuses et marquées par une agressivité
réciproque. Petit à petit, le passé se réveille. En particulier la
mort, déjà mystérieuse, du mari de Dolores, Joe St. George (David
Strathairn), alcoolique et violent, que John Mackey avait toujours
attribuée à la veuve, sans jamais parvenir à le prouver...
Stephen
King est décidément un créateur protéiforme. A côté des délires
sanglants de "The Shining",
de "Carrie", à côté d'objets douteux du type "Dreamcatcher", il nous
offre parfois de pures merveilles, à l'image de "Misery",
"La ligne verte" et "Les évadés". Ou encore du niveau
dramatique de ce film, qui apporte, à supposer que cela soit utile, une
preuve supplémentaire qu'il n'est nul besoin d'interventions
fantastiques ou terrifiantes pour donner naissance à une oeuvre
puissante et cauchemardesque. Les composantes cachées de la nature
humaine sont largement suffisantes pour concurrencer la noirceur et la
sauvagerie supposées d'Aliens destructeurs.
Une ile quasiment coupée du monde. Cinq personnages qui ne sont
capables de s'exprimer que par le non-dit, l'ironie cinglante, ou la
violence. Cela suffit à créer une atmosphère dont la lourdeur n'a
d'égale que la profondeur de solitude qui enserre les âmes. Le pivot
central du drame est Joe. Personnage foncièrement noir, intégralement
odieux, il n'a cependant rien, malheureusement, d'une caricature
outrée. C'est lui qui, par son mépris et sa violence, détermine les
événements. Générant autour de lui peur et répulsion, il fabrique de
toutes pièces les dégradations physiques, psychologiques, de Dolores
ainsi que celles de sa fille. Dolores, a priori aimante et douce, se
referme progressivement pour devenir une boule de nerfs agressive et
vulgaire. Elle se voit contrainte de travailler chez Vera, dont le
mépris hautain et l'arrogance glaciale sont une insulte permanente à la
dignité humaine. Quant à Selena, elle couvre ses souvenirs
traumatisants d'un épais crêpe noir afin de pouvoir survivre, tant bien
que mal, aidée par l'ingurgitation régulière de comprimés
antidépresseurs. Le cinquième pivot est plus ambigu, mais tout aussi
destructeur. Il s'agit de l'inspecteur Mackey, qui entretient une
étrange attitude vis à vis de Dolores. Provocateur, blessant, ironique,
malsain, il tente désespérément de compenser la blessure causée par son
incapacité à prouver la culpabilité de Dolores lors du décès de son
mari.
Toutes les composantes de ce microcosme vont, pendant quelques jours,
se mêler, s'observer, se manipuler, s'agresser, pour tenter de trouver
une bouffée d'air pur et d'échapper au gouffre qui menace de les
engloutir. Le scénariste et le réalisateur ont mêlé intimement drame
psychologique intense, hyper concentré, et énigme criminelle.
Loin de se combattre, ces deux aspects se renforcent mutuellement et
donnent naissance, grâce à l'extraordinaire face à face des deux
héroïnes, aussi impliquées l'une que l'autre, à un bouleversant
affrontement, dont la résolution est beaucoup plus l'échappée hors de
l'abîme intérieur que la reconnaissance de l'innocence
juridique.
Construit classiquement, mais efficacement, à l'aide de flash back
ponctuels, tendu jusqu'à l'extrême limite de la rupture, habité de
personnages forts, complexes, dépouillés du moindre atome de
superficialité, ce film est une vertigineuse plongée dans les
traumatismes familiaux et les ouragans de l'inconscient. Le
dénouement est une pure merveille.