Un jeune garçon, à peine majeur, est traduit
aux assises pour l'assassinat de son père. Les douze jurés se
retirent pour délibérer. Pour chacun d'eux, la culpabilité de
l'adolescent ne fait pas de doute. Les débats ont été clairs. Pourtant,
lors du premier vote, le juré 8 (Henri Fonda), tourmenté par cette
unanimité implacable, vote "non coupable". Cette sécession marque le
début d'une longue confrontation entre les différents points de vue et
d'un minutieux réexamen des éléments primordiaux développés pendant le
procès. Lorsqu'un deuxième vote a lieu, un second juré rejoint
l'opinion du n°8...
Ce film mythique prouve, s'il en était besoin, qu'un scénario
minimaliste développé dans un décor unique peut, comme ce sera le cas
pour "Garde à vue", vingt-quatre ans plus tard, donner naissance à un
chef-d'oeuvre inoubliable. En quelques minutes, par la grâce d'un
simple mot, d'un simple geste, chaque personnage est caractérisé.
Il a inconsciemment dévoilé sa nature superficielle
ou le masque qu'il arbore sur la scène de la vie. Nous ne saurons rien
de l'accusé, quasiment réduit à l'état d'ombre abstraite. Nous n'en
saurons pas davantage sur ces hommes humbles, anonymes,
auxquels va être confié le sort d'une existence à son commencement. Ce
qui se développe devant le spectateur, c'est une réflexion sur la
conscience, les croyances, les préjugés,
les doutes, les certitudes... Domaines particulièrement
obscurs, hermétiques. Pourtant, loin de sombrer dans les théories
philosophiques ou les dissertations métaphysiques, le scénario
s'abaisse au niveau du quotidien le plus banal, de l'événementiel le
plus anodin, du détail le plus infime. Mais, en l'occurrence,
cet ordinaire futile revêt une dimension exceptionnelle, puisque la
menace de la chaise électrique plane sur le présumé coupable.
Dans leur majorité, ces hommes ne sont pas franchement méchants. Ils
sont simplement concentrés sur leurs petits désirs, sur leurs
rassurantes convictions, qu'ils jugent saines. Ils n'ont pas la
capacité émotionnelle de s'ouvrir à l'autre, parce qu'ils ne le
connaissent qu'à travers le filtre des jugements prédigérés. Egoïstes,
lâches, haineux, indifférents, courageux, timides, ils ne sont que des
hommes falots, parachutés, un court instant, dans une circonstance hors
de leur commun. L'ouverture des débats, à elle seule, glace
le sang. Le juré n° 8, par lequel "le scandale arrive" (comme dirait
Vincente Minnelli), refuse de voter "coupable", non par conviction,
mais simplement par refus d'être le mouton qui suit le troupeau. Le
poids d'une plume pour contrebalancer celui de onze pachydermes...
Puis, adroitement, avec une sobriété et une authenticité de chaque
instant, le scénario développe les réflexions de certains, les colères,
les agressivités, les prises de conscience, pour aboutir, dans un
accouchement douloureux, à l'éclosion d'une bouleversante
humanité retrouvée. Un exceptionnel exemple de simplicité narrative
absolue qui ouvre une brèche sur la lumière sommeillant à l'intérieur
de chaque être humain. Henry Fonda est impérial, mais chacun de ses
onze compagnons marque de son empreinte indélébile cette heure et demie
de débats qui semble infiniment plus courte que nombre de récits gorgés
d'action et de fureur.
Ce huis-clos théâtral ne sombre pas une seconde dans la mièvrerie, le
larmoyant. Il sait allier de bout en bout une dignité magistrale à un
ascétisme profond. Un monument indestructible et fascinant d'une époque
où (comme, par exemple dans "L'invraisemblable vérité" de Fritz Lang),
la réalisation, sèche et percutante allait directement à son but, ne
s'embarrassant jamais des fioritures et digressions modernes,
spectaculaires ou démagogiques. Un diamant magnétique...
Film sur
IMDB