L'évêque rigoriste Archibald Soper (Louis Jouvet)
condamne en public l'écrivain Felix Chapel, coupable, à ses yeux,
d'avoir écrit un ouvrage démoniaque, "Le crime modèle". Parmi les rares
auditeurs, se trouve le cousin de l'homme d'église, un botaniste réputé
: Irwin Molyneux (Michel Simon). Soper se fait inviter par lui à
souper. Malheureusement, pendant ce temps, les deux serviteurs de
Margaret Molyneux (Françoise Rosay) quittent le service pour ne plus
revenir. Désemparée, n'osant avouer qu'elle est désormais sans
domestiques, Margaret se dissimule à la cuisine pour préparer les
petits plats de l'évâque. Devant le trouble d'Irwin, Soper se persuade
peu à peu que son cousin a assassiné son épouse. D'autant plus que la
présence au domicile d'une jeune servante fort belle, Eva (Nadine
Vogel) n'est pas faite pour diminuer les soupçons...
Grand classique parmi les classiques ! Qui peut oublier le "Bizarre,
bizarre... J'ai dit bizarre ?... C'est étrange !..." lancé par un
Jouvet plus sinistre que jamais et aussi raide que la justice. Bien
sûr, l'oeuvre est particulièrement datée, tant par les
réactions morales des personnages que par le jeu de certains acteurs
(Jean-Louis Barrault, en particulier !). Mais l'ensemble relève d'un
tel délire créatif, boursouflé, jouissif, que les excès, quels qu'ils
soient, participent au plaisir gourmand que l'on éprouve à revoir cette
histoire extravagante. L'intrigue, sous ses apparences absurdes, est
aussi malicieuse qu'intelligente. Chaque protagoniste, du plus
important au plus infime, se voit délicieusement croqué en quelques
secondes, et devient immédiatement mémorable. Qu'il s'agisse d'une
apparition de quelques instants (le mini gardien de prison (Sinoël) ;
le Chinois endormi assommant les passants pour composer le bouquet de
fleurs réclamé par son patron ; la chanteuse des rues (Agnès Capri),
égrénant ses couplets vengeurs...), ou de compositions plus étoffées
(Buffington (Henri Guisol), le journaliste dormeur ; la Tante
McPhearson (Jeanne Lory), cherchant toutes les cinq minutes son chien
mort depuis des années... ), chaque figure imprime, dès son irruption
sur l'écran, sa marque originale dans le souvenir. Quant aux
personnalités majeures, elles sont un pur régal. Chacune visite une
octave particulière de la psychologie humaine. Le verbe cassant,
l'hypocrisie hautaine et l'orgueil glaçant de Monseigneur Soper se
télescopent délicieusement avec les bredouillages confus d'un Michel
Simon aussi tremblant qu'effarouché, dont le seul plaisir est de
contempler ses mimosas ou de fournir des mouches à ses plantes
carnivores. La vanité de Margaret fond devant les déclarations
vibrantes de William Kramps (Jean-Louis Barrault), vélocipédiste et
tueur de bouchers, tandis que la pudeur d'Eva se voit dissoute par les
envolées incandescentes de Billy (Jean-Pierre Aumont), livreur de lait,
amoureux lunaire, et conteur intarissable. La foule, capable de changer
trois fois en cinq minutes de cible à exécuter, compose un personnage à
part entière, symbolisant, dans sa versatilité agressive, la bêtise et
la cruauté humaines. Le scénario ne verse jamais dans le
drame, comme ce sera le cas dans le génial "Panique"
de Julien Duvivier, qui verra Michel Simon à nouveau victime innocente.
Il n'empêche que, sous ses dehors de farce permanente, l'histoire
présente dissèque avec sécheresse le mécanisme de la rumeur et de la
calomnie. Ou comment fabriquer, en quelques échanges verbaux, une
montagne à partir de vent !
Des figures burlesques, déjantées, rêveuses, des dialogues qui mêlent
prosaïsme et poésie, jonglent habilement avec les mots, une folie et un
délire communicatifs... Décidément, la délectation est toujours au
rendez-vous !