San Francisco. Daniel Malloy
(Christian Slater) reçoit les confidences d'un homme qu'il vient de
rencontrer. Dès le commencement, celui-ci révèle qu'il est, depuis plus
de deux siècles, un vampire. En 1791, alors qu'il s'appelait Louis de
Pointe du Lac (Brad Pitt) et possédait une grande plantation au sud de
La Nouvelle Orléans, il avait perdu d'un coup sa femme et son enfant.
Inconsolable, il ne cherchait plus qu'à mourir. Une autre possibilité
lui avait été offerte par Lestat de Lioncourt (Tom Cruise) : rejoindre
le monde des vampires. C'est-à-dire connaître l'immortalité et
l'éternelle jeunesse. Il avait accepté...
Neil Jordan n'a pas beaucoup tourné, mais la diversité de ses oeuvres
est surprenante. Pas beaucoup de points communs entre le magnifique "The crying game", tourné
deux ans plus tôt, "La fin d'une
liaison" ou "Michael Collins" (si ce n'est, bien sûr, l'amour
!). Peut-être est-ce une coïncidence, toujours est-il que ce film est
quasiment contemporain du "Dracula"
de Francis Ford Coppola. Si l'approche du mythe est fort différente, la
création de Neil Jordan est loin de pâlir de la comparaison. Délaissant
la majeure partie du temps, par bonheur, le grand guignol associé à cet
état de mort-vivant, le réalisateur et sa scénariste, Anne Rice, qui
adapte un de ses romans, axent l'histoire sur la souffrance intérieure
qui, au cours des siècles, ronge Louis. Remords, culpabilité, soif
d'amour autant que de sang, tel est l'ordinaire de l'être hybride,
désemparé, qui parcourt le temps, prisonnier de son physique d'ange. Ce
choix narratif est des plus heureux, car, si le spectateur devait se
nourrir uniquement des prédations primaires et répétitives qui
constituent le quotidien du malheureux, il s'ennuierait rapidement. Le
point commun avec l'oeuvre de Francis Ford Coppola tient évidemment à
l'amour indélébile qui lie certains vampires à des êtres fascinants.
Ici, et ce n'est pas l'une des moindres surprises du film, c'est une
adolescente, presque une enfant, Claudia (étonnante Kirsten Dunst qui,
à douze ans, en était déjà à son septième film !), qui se montre une
prédatrice inquiétante et tient une place privilégiée dans le coeur (ou
ce qui en tient lieu !) de Louis. Autour d'eux, une galerie de
personnages aussi fascinants que démoniaques et extravagants. Un Tom
Cruise blafard, décomposé, buvant le sang d'un rat, désintégrant son
habituelle prestance fringante avec une furia maléfique ; Antonio
Banderas, pommadé et méconnaissable ; ainsi que tout un monde nocturne,
sinistre, évoluant dans des décors sombres, fantastiques (le théâtre
des vampires), cauchemardesques, brouillasseux, qui ne laissent que peu
de place à quelques incursions dans des salons mondains mortifères. Au
fil de ce récit autobiographique, s'entremêlent monstruosités, sadisme,
violence, désespoir, mélancolie, trahison, et l'éternelle dualité
haine, amour. Peut-être est-il concevable de trouver
l'ensemble un peu long, mais, même pour un piètre amateur du genre
vampirique, ce qui est mon cas, cette oeuvre laisse un goût prononcé de
soufre et de miel particulièrement tenace et envoûtant.